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Trois hommes dans le brouillard

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Que font ces trois hommes dans cette rue ?
Ils sont là, déambulant dans le brouillard matinal. L’atmosphère est ouateuse. La froidure saisit les visages. Le bitume poisseux luit d’humidité. La dame de la météo l’a souvent dit : cette artère est noyée dans la brume 300 jours par an. C’est une sorte de microclimat que personne n’explique. C’est vraiment un endroit épouvantable. La mairie a refusé de donner un nom à cette voie pour ne déshonorer personne.
C’est pourtant là que trois individus déambulent d’un pas énergique qui résonne sur le macadam. Ils sont vêtus de manière identique : costume, cravate, et lunettes noires.
Le paysage glauque n’a pas l’air de beaucoup les déranger. Ils marchent au milieu de la chaussée, comme un bataillon militaire, d’une allure égale et rythmée. Tous les trois portent un feutre sombre. Le plus petit, un black, précède les deux autres d’un mètre cinquante environ. Il a une allure légèrement dégingandée, accentuant sa démarche en canard. Ses compagnons sont de haute taille, carrés d’épaules. Celui de gauche se meut de manière un peu plus fluide que celui de droite.
Seuls quelques rares audacieux, armés jusqu’aux dents, fréquentent ce quartier, mais aucun ne s’aventurerait avant que la brume ne se lève.
De part et d’autre de la rue, on pourrait deviner des hangars éventrés, des entrepôts déserts, des murs tagués ou bariolés, des immeubles misérables aux façades lépreuses. Sur les terrains vagues, des détritus, des bouts de ferraille rouillés ou des pneus usagés s’entremêlent dans une odeur de pourriture insupportable. Le silence est troublé par un coassement lugubre d’un volatile apeuré qui s’élève au loin.
Les trois hommes continuent leur cheminement d’une démarche ferme. La question devient lancinante : qu’est-ce qu’ils font là ? Ils ont l’air décidé d’individus qui savent où ils vont. Mais bonté, qu’est-ce qu’ils font là ?
Leurs lunettes sombres font penser à des malvoyants qui auraient pu s’égarer. Mais ce ne sont pas des aveugles puisqu’ils n’ont ni chien ni bâtons blancs. Il pourrait s’agir de policiers menant une investigation particulièrement difficile. C’est peu vraisemblable. Lorsque les forces de l’ordre se risquent dans ce coin perdu, elles engagent des unités d’au moins cent cinquante hommes lourdement équipés, accompagnés des meilleurs blindés de l’armée, poursuivis par une meute de journalistes en quête d’émotions bouleversantes.
On pourrait penser aussi au début d’un film de gangsters. Le climat de la scène est propre à terroriser le brave bourgeois, scotché au fond de son fauteuil dans l’obscurité d’une salle de cinéma. Des coups de feu vont éclater, le sang va couler.
Même pas. La paix règne.
Un autre scénario pourrait être d’assister au tournage d’une publicité décalée comme on en voit beaucoup aujourd’hui. Une ravissante poupée à demi-nue va surgir de nulle part en agitant avec grâce un vaporisateur d’ambiance et les trois hommes vont se mettre à danser autour d’elle comme des fous en se félicitant d’être délivrés de leurs odeurs naturelles.
Eh bien, non ! Il n’y a pas de caméra cachée derrière les nuées persistantes, ni jolies femmes à longues jambes prêtes à valser pour nous. Il n’y a rien.
Le trio continue à avancer imperturbablement. Seul évènement notable en cet instant : l’emballage béant d’un paquet de chips vient de s’envoler sous leur pas.
Bientôt, contrairement à tous les pronostics, une silhouette emmitouflée se dessine sur le bord du trottoir. C’est l’Auteur Sans Inspiration. Il a été tiré de son lit par un coup de téléphone anonyme : une histoire bonne à raconter pourrait se dérouler ici. Avec le froid qu’il fait, l’Auteur Sans Inspiration serait volontiers resté sous ses couvertures. Mais les fins de mois sont difficiles et le souffle littéraire continue de se dérober à sa plume. Il a donc passé la vieille canadienne de son père, le bonnet de laine gris offert par la voisine (qui croit dur comme faire qu’il est écrivain) et il est venu voir. Voir est un grand mot. Pour le moment, le brouillard masque le paysage et le froid fige son corps.
Voici qu’il perçoit un léger frissonnement dans l’air visqueux. Les trois hommes sombres se détachent peu à peu. Ils vont défiler devant lui, c’est sûr. Ils ne peuvent pas faire autrement. L’Auteur Sans Inspiration les scrute. Les inconnus ne tournent même pas la tête vers lui. Il ne se passe toujours rien dans cette rue. Ce qui ne s’appelle rien de chez rien. Ce n’est pas l’envol d’un paquet de chips qui va lui fournir l’esquisse d’une intrigue à l’Auteur.
Ah ! Un léger rictus vient d’agiter la joue du grand balaise de droite. Un tic facial ? Non ! Tout se remet en place : sa lèvre supérieure et son air lugubre se figent de nouveau.
Les trois hommes ont dépassé l’Auteur Sans Inspiration qui regrette déjà son déplacement. Il maugrée : il a été dérangé à six heures du matin pour assister à la marche de trois citoyens à la dégaine, certes originale, mais qui ne sont porteurs d’aucune histoire romanesque suffisamment tordue pour tenir en haleine quelques milliers de lecteurs. Il va encore être obligé de faire larmoyer les chaumières avec des mémoires de paralytiques ou de cancéreux.
L’Auteur Sans Inspiration s’apprête à reprendre son bus pour regagner son HLM de banlieue quand une surprise l’immobilise. Les trois personnages percent de nouveau la brume ! Ils ont fait demi-tour ! D’une marche toujours aussi décidée, ils rebroussent chemin. Mais où vont-ils ? Ont-ils oublié quelque chose d’important ? L’Auteur Sans Inspiration est intrigué. D’autant plus que deux minutes plus tard, le trio surgit du brouillard pour la troisième fois, dans le sens de leur première apparition. Pour en avoir le cœur net, l’Auteur Sans Inspiration leur emboite le pas. On verra bien !
Au bout de la quatrième rotation, les trois marcheurs suivis de l’Auteur Sans Inspiration n’ont toujours pas pris de décision sur le sens de leur déplacement. Par contre, des spectateurs se sont peu à peu massés sur le parcours pour assister au va-et-vient de cet étrange cortège. Il y a là le Salarié Intérimaire, le SDF, la Mère Célibataire, le Commerçant en Faillite, quelques trafiquants et une brochette de femmes et des hommes sans occupations précises, mais réunis par la curiosité. Où vont-ils donc ces trois zombies, rigides comme des soldats de plomb, pourchassés par le physique rond et divagant de l’Auteur Sans Inspiration ?
La foule des déshérités de la rue est désormais compacte sur le parcours. On discute, on suppute, on se tient chaud. Lorsque les quatre silhouettes déboulent, des applaudissements nourris s’élèvent comme au passage des coureurs du Tour de France. Vers onze heures du matin, les nappes de brume tardent encore à se retirer. Les trois piétons n’ont pas ralenti leur allure. Il semble que l’Auteur Sans Inspiration souffre. Ce n‘est pas avec ses succès en librairies qu’il peut se payer un abonnement en salle de sport. Ne va-t-il pas abandonner ? Les spectateurs l’encouragent de leurs vivats et de leurs poussettes. Un bras lui tend un thermos de café. L’Auteur Sans Inspiration serre les dents pour s’accrocher au peloton infernal.
Vers midi, une pâle lumière chasse les derniers miasmes atmosphériques de la matinée. Une superbe Jaguar grise, conduite par un domestique en livrée accoste en silence le long du trottoir. La foule se tait. Un homme en manteau de cachemire s’extrait des fauteuils de velours du véhicule. Il retire son chapeau melon qu’il confie au chauffeur de la voiture qui reçoit dignement ce couvre-chef en s’inclinant.
L’homme au manteau va parler. On le reconnait : c’est l’Ecrivain Connu. Les marcheurs se joignent à l’assistance pour l’écouter.
La voix rauque de l’Ecrivain Connu s’élève. Il dit qu’il est ravi. Il remercie chacune et chacun de sa contribution. Un grand moment de surréalisme s'est déroulé ici. Grâce à tous, l’Ecrivain Connu vient d’écrire la nouvelle la plus stupide de l’histoire littéraire.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Excellente fin d'année !

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Pascal Depresle · il y a
Le surréalisme est bien vivant. Mon soutien.Si le cœur vous en dit mon univers vous est grand ouvert ( L'héroïne - Tata Marcelle )
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce grand texte surréaliste ! mes votes ! Je vous invite à partir en “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Excellent !!! Surréaliste à souhait et un grand pied-de-nez aux écrivains qui se croient ou se veulent célèbres !
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