Trois générations pour un tiercé perdant

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Je suis un grand naïf désespéré, un pessimiste sans cesse surpris par la beauté de la vie, un misanthrope qui, tel Diogène, va à la rencontre des autres ma lanterne à bout de bras, en quête  [+]

Image de Été 2021
Mon père et mon grand-père étant des turfistes invétérés, j'ai connu très tôt les bars PMU et leur faune atypique. Pour le jeune enfant que j'étais, l'établissement des Paris Mutuels Urbains était un lieu mystérieux et plaisant. Je n'en comprenais pas les codes, mais, à chaque passage, je savais que j'aurais droit à peu près à tout ce je voulais : une limonade, des pistaches, un œuf dur, une partie de flipper, une sucette Chupa Chups. Tout le monde était gentil avec moi, tous les clients semblaient se connaître et avoir des relations amicales confraternelles. Fréquentant aussi les bars classiques avec les deux mêmes parents, j'avais noté des différences que mon jeune esprit ne s'expliquait pas. Dans le bar PMU, tout le monde tenait à la main des petits bouts de papier qu'il fallait sans arrêt contrôler, annoter, montrer ou cacher à son voisin et échanger avec le tenancier contre de l'argent. Ces fameux bouts de papier étaient tantôt embrassés, choyés ou déchirés en miettes, froissés et jetés à terre rageusement. Chose peu ordinaire, les jeunes adultes cherchaient constamment conseil auprès des anciens et s'entretenaient avec eux de façon discrète en semblant faire des cachoteries. Les plus vieux s'exclamaient de temps à autre lors de ces conciliabules ou s'interpelaient entre eux avec des phrases qui n'avaient que peu de sens à mes oreilles : « mais ton Artic Lover, peuchère, c'est une bête à chagrin ! Tu n'as pas lu sa musique ? Il ne vaut rien sur le plat ! » ou « le commissaire ne le laissera jamais sortir du box ton Pacha du Plaisir, pas après son opération pissenlit de la semaine dernière ! ». La raison des changements d'ambiance m'échappait elle aussi. Tantôt, tous les clients du bar parlaient en même temps quand, tout à coup, un silence absolu s'imposait et le volume de la radio ou du poste de télévision était poussé plus fort, alors que l'instant d'avant, personne n'y prêtait attention. Le regard des clients devenait fixe. Certains baissaient la tête comme pour se recueillir et murmuraient pour eux-mêmes. Puis la tension montait d'un cran et on entendait des cris d'encouragement ou des injures jusqu'au finish où le brouhaha reprenait illico. Je guettai les réactions et je savais quand me taire et quand réclamer une nouvelle tournée de cacahuètes. J'étais heureux de voir mes deux parents joyeux et triste de les voir déçus sans jamais comprendre vraiment de quoi il retournait. Plus grand, quand j'ai compris, et que ma mère m'a expliqué combien cet argent perdu aux courses pouvait nous manquer, je me suis mis à détester cet endroit et je n'ai pas tardé à refuser d'y mettre les pieds. On pourrait dire que le PMU a causé une de mes premières grandes déceptions enfantines. Ce lieu de plaisir et d'étonnement pour moi était donc aussi le lieu de perdition de mon père et de mon grand-père... ? Le sentiment de trahison fut vif, plutôt dur à vivre. Il ne me reste que peu de pitié pour les turfistes ou les victimes du jeu, à peine une vague tendresse teintée d'inquiétude.
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Mijo Nouméa · il y a
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DanLancien MALLEN · il y a
Merci, ravi de vous avoir plu.

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