Trois générations de souvenirs

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Il y a de ces jours où je doute de tout. Je doute de moi, de ma force, de mes capacités. Ces jours sont assez nombreux. Mais il y a d'autres jours où je suis assise au sommet du monde. Et chaque  [+]

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Il faisait chaud ce matin-là. J'étais depuis peu l'extatique propriétaire d'une jolie maison de plain-pied. Je n'avais pas encore eu le temps de ranger. Qui fait ses cartons sans prendre la peine de marquer dessus ce qui s'y trouve ? Moi apparemment. Je cherchais un maillot de bain qui était censé se trouver dix cartons plus tôt. J'étais au bord du désespoir parce qu'il est vraiment, mais alors là vraiment canon, ce fichu maillot. Il me fait un cul du tonnerre ! Je farfouillais dans les cartons à n'en plus finir. Pas celui-ci. Celui-là non plus. Ni l'autre. Ni celui d'après. Comme une idiote, je me retrouve au bord des larmes.

Mon regard se pose sur une jolie boîte en aluminium que je n'ai pas souvenir d'avoir déjà vu. En même temps, tellement de personnes m'ont aidé à faire les cartons que je ne serais pas plus étonnée que ça si je trouvais un varan lové dans l'un d'eux ! En ouvrant la boîte, je tombe sur un fouillis de petites babioles et de papiers. Des lettres, des carnets, des photos, des breloques. Oh, boîte à souvenirs ! J'ai des amis en diamant rose. Je trouve que ça sonne bien. Dans la boîte sont rangés pêle-mêle des souvenirs de famille. Oubliant pendant un instant le très insaisissable maillot, je plonge dans le passé.

La première chose sur laquelle je m'arrête est une photo de mon frère et moi. Je devais avoir 3 ans et lui 5. Son sourire révèle une dent en moins. Il est si mignon qu'on en mangerait. Je porte une jolie robe en jean et j'ai les joues pleines. Ah ces joues. Je me retrouve plongée dans ce temps où les adultes se plaisaient tellement à les toucher. «Tu es tellement mignonne ! Regardez-moi ces joues !» Et vlan ! Touchons allègrement les joues de la petite Gabi ! En fermant les yeux, je peux presque conjurer la sensation fantôme du toucher de ces mille et une mains anonymes sur mon visage. C'était toute une époque. Cette photo me rappelle un épisode de mon enfance que ma sœur aime évoquer : l'épisode du singe.

Je m'en souviens assez vaguement. Ce doit être un de mes plus vieux souvenirs. Ma mémoire l'a très certainement ajusté à chaque fois qu'on me l'a raconté au fil des années. Il me semble qu'il y avait une fête à la maison ce jour-là. Du haut de mes 3 ans, j'étais toute excitée. Déjà qu'en temps normal j'étais très, voire trop volubile, j'ai franchi tous les seuils ce jour en particulier. Notre voisin avait un petit singe. Il s'était échappé-le singe, pas le voisin- et a atterri dans notre cour. Il y avait un pot de fleurs à l'entrée de notre garage. Mes souvenirs me disent que les fleurs étaient rouges, mais je ne sais pas si je peux leur faire confiance. Le singe dans sa course folle a sauté au milieu des fleurs avant de passer par-dessus le mur. La joie que j'ai ressentie devant ce spectacle a laissé une empreinte indélébile sur mon esprit. Je battais des mains et je disais à qui voulait bien m'entendre : "Antovi pipo djé pot mé !". Dans mon dialecte, ça veut dire littéralement : " Le singe a sauté dans le pot". Je n'articulais pas encore très bien. La vraie phrase aurait été : " Antovi tikpo djé pot mé". Mais ce simple détail ne m'a pas arrêtée. Je l'ai répété à l'envie jusqu'à rendre mes frères complètement chèvres. Je crois me souvenir que le fameux jour du singe, je portais la robe en jean. Mais je n'en suis pas sûre. Je porte la photo à mes lèvres et je la mets de côté.

En continuant à fouiner dans la boîte, j'aperçois un petit carnet relié. Un bout de feuille est inséré entre la couverture et la première page. Je lis : " Del, tu veux sortir avec moi ? " signé Adam. Del, c'est ma grand-mère. Je ne l'ai pas connue. Elle s'est endormie 1an après ma naissance et ne s'est plus jamais réveillée. Je me retrouve directement plongée dans un souvenir vieux de 117 ans.

**11 Mai 2004. Aujourd'hui j'ai 14ans. Je suis arrivée à l'école habillée de notre uniforme bleu. Il se veut nuance « enfant sage » mais est en réalité conçu pour ressembler au plus près aux portes d'une prison. Bref, côté horreur, ils ont assuré. Je suis petite et désespérément plate. Je déprime à mort. Alors que j'arrive devant les salles de classe du troupeau des 4èmes, comme je nous surnomme, un camarade de classe me tend un papier. Il provient de son voisin de banc. Je le déplie. Je lis les mots et je tombe des nues. Adam serait-il tombé sur la tête ? Je n'ai pas besoin d'y réfléchir. Ma réponse est non. Il paraît que j'aurais dû m'accorder un temps de réflexion. C'est ce que font les femmes semble-t-il. Eh bien, je n'en suis peut-être pas une de femme. Je suis moi. Et je sais ce que je veux. Il est froissé comme un pou le Adam. Et moi je suis drapée dans ma dignité offensée. Adam ? Et puis quoi encore ? Mais dans un coin de mon cœur, je me réjouis de plaire. Même si c'est à Adam.

** Je reviens au temps présent avec un petit sourire. Pourquoi n'ai-je jamais pris le temps de me perdre dans ces beaux souvenirs ? Héhéhé Mamie ! Dis-moi tout ! Pourquoi a-t-elle gardé ce bout de papier ? C'est effarant comme des choses aussi insignifiantes en apparence, survivent au passage du temps. Personne ne m'a jamais dit que Mamie D avait un caractère si... sonore. Je spécule un moment sur la vie qu'a vécu le soupirant A. Des minutes durant, je me perds dans les petites anecdotes du quotidien que mamie Del a couchées sur du papier de longues années plus tôt.

Tout au fond de la boîte, je découvre un bout de tissu. Je le sors et le déplie. Un bustier ! Je le reconnais aussitôt. Il appartenait à maman. Le tout premier bustier que son frère aîné lui a cousu. Que fait-il là ? Je le sers contre mon cœur. La voix de maman raisonne au creux de mes oreilles alors que je me retrouve à revivre comme si c'était la mienne propre, une histoire qu'elle m'a racontée bien des années auparavant. Mon visage et mon esprit se superposent aux siens le temps de battements de cœurs.

**40 ans plus tôt - 11 Novembre 2081
Aujourd'hui je porte la superbe robe bustier cousue par mon designer fou. Mais en même temps, quel designer ne l'est pas ? Le bustier lui-même est coupé dans un tissu africain à imprimé rouge et orange avec des lacets à l'arrière. Le bas de la robe n'est qu'une débauche d'organdi orangé qui s'arrête très loin au-dessus de mes genoux. Je trouve le résultat très dénudé. Pas mon style habituel. Mais mon frère trouve que ma personnalité manque de peps et d'extravagance. Ses mots, pas les miens. Il donc veut compenser avec des vêtements flashy. J'adore l'ensemble donc je ne dis rien. En fait avec mes talons noirs et ridiculement hauts, c'est juste une tuerie. Nous nous rendons à un évènement ce jour-là. À un moment, mon voisin de droite se penche vers moi pour me chuchoter à l'oreille : « Excusez-moi, mais il semble que quelqu'un essaye d'attirer votre attention ». Je tourne la tête dans la direction indiquée. Je le vois en train de gesticuler, me sommant de me redresser avec force gestes qui ne prêtent pas à confusion. Il a dérangé des gens sur près de cinq rangées juste pour me dire de me redresser. Je suis sidérée et hilare. Plus tard quand on se retrouve, il me dit : «  Tu es toute avachie. Redresse-toi. Ne fout pas en l'air les baleines de mon bustier ». Je lui réponds indignée : « Ton bustier ? Il est à moi ce truc! » Et sa réponse me laisse sur les fesses: « Ce que je couds est à moi! »
Je me souviens encore de la scène à laquelle j'ai eu droit quand je l'ai supplié d'enlever le bas pour qu'il ne reste que le bustier. Quel est le mot déjà ? Ah oui. Mémorable !

** J'émerge du souvenir et je me rends compte que des larmes perlent aux coins de mes yeux malgré le grand sourire qui dévore mon visage. Mon oncle me manque cruellement. Sur une impulsion, je retire mon haut et j'enfile le bustier sur mon pagne négligemment noué aux reins. Oublié le maillot de bain. Je me mets alors à tourbillonner toute seule au milieu des cartons, au rythme de la musique des souvenirs qui se sont frayés un chemin jusqu'à moi, depuis une boîte à souvenirs tombée de nulle part.
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Randolph B. · il y a
On part d'un maillot qui fait à la narratrice un joli galbe des fesses (c'est mieux écrit dans le texte mais je suis un grand timide), et se déroule un ruban de souvenirs et d'émotions...Un excellent texte, merci !
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Lady Délivrance · il y a
Votre timidité est exquise monsieur :)
Merci infiniment

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Randolph B. · il y a
N'est-ce pas, Lady ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
Bonne reprise , Lady et j'ai pris plaisir à vous relire .
et de vous recompter parmi mes abonnés.

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Lady Délivrance · il y a
Et je vous ai retrouvé avec plaisir !
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Mome de Meuse · il y a
En parcourant vos souvenirs au gré de vos trouvailles. Lady, j´ai eu un peu
l´impression de faire partie de la famille (comme on dit). J´adore le ton de votre récit et la verdeur de certains commentaires. J´espère quand même que vous avez retrouvé ce maillot de bain qui vous... (disons) avantage si bien!

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Lady Délivrance · il y a
:) Ah ce maillot ! On en parle autour d'un café ?Héhéhé 😂
J'adore ce commentaire si frais ! Merci infiniment.

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Mome de Meuse · il y a
Avec plaisir...
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Marie Guzman · il y a
Un tourbillon de souvenirs
Mes voix

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Lady Délivrance · il y a
Merci Marie Guzman ! J'apprécie énormément