Trois femmes

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Depuis toujours, ma préférence va aux nouvelles, textes courts, précis, efficaces. Depuis que j'ai découvert "Short Edition" je voyage, j'ouvre mes horizons, je rencontre beaucoup de passionnés  [+]

Image de Eté 2017

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La nuit va tomber sur le port. Mouettes et cormorans zèbrent le ciel dans l’attente des déchets de la pêche que les marins vont leur livrer en nettoyant les ponts. L’un après l’autre, les bateaux rentrent à quai. Le « Tayeboun », en retard, n’a pas encore rejoint sa bitte d’amarrage. Il y a trois femmes, trois femmes sur la jetée, calmes, patientes, silencieuses.

L’aînée, Raya est venue chercher son fils, cet enfant merveilleux qui l’a faite mère. Cet être tant aimé qui la chérit, et l’entoure chaque jour de mille petites attentions. Il lui a offert la meilleure chambre de sa maison. Grâce à lui, elle est reconnue et respectée de tous.
Chaque soir, il lui fait présent du fruit de son labeur, sans garder pour lui le moindre dirham. Mais Raya est juste, elle lui reverse quelques piécettes pour qu’il puisse aller au café avec les autres hommes. Il se laisse un peu prier, puis il ramasse les rondelles de cuivre et sort faire un tour.
Certes, il fait parfois des rêves de grands voyages, il lui parle d’horizons lointains où le ciel n’est pas toujours bleu. Mais quel marin ne rêve pas de pousser un peu plus loin son bateau, d’aller au bout du monde ? Raya n’est pas inquiète, s’il a un peu de retard, c’est que la pêche était bonne. Il aura voulu rapporter un grand nombre de prises pour lui donner encore plus d’argent. Elle a confiance. Ce soir, comme tous les autres soirs, il sera là. Car son enfant a besoin d’elle, comme elle a besoin de lui. N’est-elle pas la reine de sa maison ?

En retrait, Rewa pense à son frère qu’enfant elle a soigné, consolé, protégé et aidé à grandir. Il était tyrannique mais elle faisait son devoir comme si, déjà, elle savait qu’elle lui devrait tout. Maintenant homme, il est dur mais il est bon. Son aspect de rudesse extérieure cache, elle le sait bien, une extraordinaire grandeur d’âme.
Ne lui a-t-il pas promis, sous le sceau du secret, de mettre chaque soir un peu d’argent de côté pour la doter richement en vue d’un honorable et prochain mariage ? Elle aura des bijoux, sa maison, des têtes de bétail, des domestiques... Depuis, chaque nuit, Rewa rêve du prince charmant qui viendra dans une grosse cylindrée américaine mander sa main pour l’emmener en son palais. Son frère ne pourra qu’accepter, tant la faire épouse lui tient à cœur de.
Son bonheur, elle le lui devra et toute sa vie, elle lui en sera reconnaissante. Ce soir comme tous les soirs, c’est écrit, il va rejoindre le port. N’est-il pas son sauveur, son protecteur ?

Un peu à l’écart, Ribba attend l’inattendu. Elle scrute l’horizon. Du plus loin que puisse porter son regard, elle ne voit pas revenir le bateau sur lequel, au matin, est parti un marin, son conjoint. Cet homme qui l’a faite si malheureuse. Et s’il ne revenait pas ? S’il s’était noyé ? S’il avait immigré ? Ribba n’est pas méchante, elle ne souhaite pas sa mort, mais elle aspire tant à la quiétude. Elle ne supporte plus que ce mari brutal et sournois régisse sa vie, que chaque soir au retour de la taverne il trouve un prétexte pour la molester puis la violer. Sous cette sauvagerie, elle n’a pu mener à terme ses dernières grossesses. Ribba voudrait pouvoir, avec sa fille, se mettre à l’abri des brutes de son espèce.
Elle sait qu’il cache sous une latte du parquet de sa chambre une somme importante qu’elle a comptée en son absence. Il y a maintenant suffisamment d’argent pour payer le voyage vers la France : elle s’est discrètement renseignée. S’il ne rentre pas ce soir, elle est résolue : elle fera main basse sur le magot et embarquera avec son enfant sur un cargo pour migrer vers ce pays où elle est née. Les gens y sont riches, les femmes y sont libres.
Ribba en est persuadée, car Dieu est juste. Un soir pas comme les autres soirs, il sera manquant. N’est-il pas son tourmenteur ?

La nuit est tombée sur le port. Les bateaux sont tous à quai, les ponts sont lavés. Seul le « Tayeboun » n’a pas rejoint sa bitte d’amarrage près de laquelle ce soir, comme tous les soirs, il y a trois femmes, trois femmes sur la jetée, calmes, patientes, silencieuses, venues attendre le retour de Moktar, leur fils, leur frère, leur mari.

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Les Histoires de RAC · il y a
Un bon scénar à proposer à nos grands réalisateurs ♫ e le relis et j'aime toujours ♪

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