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TROGLODYTE

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Pil

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Cette fois, les astres s'étant mis en accord, c'était un signe. Un véritable, à côté duquel on ne peut passer. Je m'étais dégotté un trou, un terrier, une tanière. Perdu sur les hauteurs de Dingle, Irlande, pays cher à ma jeunesse désormais lointaine. Une misérable baraque, coincée entre deux étendues de tourbières, à 1,5 kilomètre de toute première habitation: héritage. Vite dilapidé dans l'acquisition de cette bicoque branlante, d'une quinzaine de cubis de 'french wine', de rames de papier vierge, d'un ordi pourri et de sa connexion internet ô combien miraculeuse. Je ne m'en sortais pas trop mal. Sans parler des kilos de garbure gasconne que j'avais fait importer directement de France et qui garnissaient mon frigo déjà empli de poiscaille et de divers abats de mouton. Dieu seul sait, surtout dans ces contrées cathos, ce que j'eusse pu espérer de mieux.

Je m'acharnai à tracer correctement des lignes, notamment de retour du pub où je décimais jusqu'au moindre cent, essentiellement en cigarettes, et, soyons honnête, en tournées générales de pintes d'ale, le patrimoine légué. De nuit, au cours de mes longues promenades en solitaire tout autour de la Baie, sous un crachin quasi permanent, faisant halte dans les rares pubs encore ouverts, gerbant à intervalle régulier mon dégout et ma rage dans l'Océan, je semais et récoltais de quoi noircir quantités de feuillets, manuscrits que je choyais, et m'en allais ainsi face au vent et au dauphin autochtone clamer mes excréments épistolaires. Lettres exclusivement destinées à des femmes, connaissances passées ou à venir, à construire, et insultais entre deux bains dans l'eau glacée tous les dieux et éléments de ce pays mirifique comme s'il s'était agi de simples merlus bretons en braillant par-dessus le hurlement du ressac, leur imputant ma misérable situation, leur reprochant la petitesse de mon cerveau et le vide des écrits qui en découlaient, empilés comme des nasses de pêcheur. Je regagnai mon repaire à l'aube à la disparition des dernières étoiles dans l'humidité stagnante, et après m'être cuisiné une côte de mouton gargantuesque, m'attelais à tracer encore et encore ces lignes noires sans queue ni tête, conservant ces feuillets que j'estimais sans vie, sans patte, inconsistants, je les remplissais comme d'autres le font des grilles de mots croisés, sans finalité et sans âme.

Ce fut lors d'un de ces petits matins imbibés, alors que je titubais sur le chemin qui me ramenait comme par magie vers mon antre, que je l'ai aperçue, flottant là au milieu des brumes dans un champ à bestiaux, silhouette surnaturelle. J'en devins livide, persuadé que 'my eyes played trick', mais j'eus beau dessaouler en un instant, la vision demeurait présente et nette. Elle vaquait, ectoplasmique, entre les moutons endormis. L'aspect d'une bergère d'une vingtaine d'années, au visage de porcelaine, longue robe blanche et gilet gris immaculés, le sourire d'un séraphin cloué sur les lèvres, les traits figés en une parfaite détente. L'expression 'ange des prairies' s'insinua aussitôt dans mon esprit tourmenté mais vivace. Nous nous dévisageâmes un instant, regards fixés l'un dans l'autre, le temps comme suspendu, puis elle me sourit franchement, se retourna et disparut dans le brouillard matinal. Je suivis machinalement son départ, bras ballants, la face illuminée, l'âme échauffée, jusqu'à ce qu'elle disparaisse entièrement de ma vue. Je sentis battre le sang dans toutes les artères, veines et veinules de mon corps transi, écoutais mon cœur tambouriner en accéléré, les quelques mots d'une chanson se frayant le passage jusqu'à mon cerveau en effervescence: AS WELL BE DEAD.

J'avais entraperçu l'incarnation de la félicité et me répétais ces mots, tel un mantra fatal, tournant le dos à ma maison, à mes écrits, ce pays tout entier, je m'en fus précipitamment sans aucune intention de retour.

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