Triangle rose

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Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente  [+]

Le prisonnier saisit une lourde pierre sur le tas, la transporte avec effort quelques mètres plus loin pour former un autre tas.
Puis recommence.
Pour rien.
Si, pour l’humiliation, la mort insidieuse de l’espoir.
Non, ce n’est pas un homme, c’est un homosexuel, expédié dans un camp par les nazis. Sur son uniforme rayé, il porte le triangle rose qui le distingue des autres déportés.

Plus tard, un deuxième est venu. Ils se croisent, emportant chacun sa pierre sur le tas de l’autre. Ballet mortifère, silencieux, car on les guette. Jusqu’à la sonnerie qui signe l’arrêt de leur absurde labeur.

Au hasard des queues pour la soupe, des bousculades, ils se sourient, prononcent quelques paroles, se cherchent, se frôlent.

Cruelle éternité. Sempiternel aller et retour. Chaque fois qu’ils se côtoient, ils échangent une brève seconde, remuant à peine les lèvres pour échapper à l’arme pointée depuis le mirador. Deux mots chuchotés et puis deux encore au croisement suivant.

Chacun désormais connaît une bribe de vie de son frère de misère, anxieux de le retrouver, heureux de leur complicité.

A bout de forces, entraîné par son fardeau, le plus faible est tombé.
L’autre hésite, jette un regard là-haut et s’élance. Il tente de relever son compagnon, le prend dans ses bras, le visage près du sien, il murmure : ‘courage !’
Infime instant d’intimité désespérée.

Avant de succomber criblés tous deux.

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Joëlle Brethes · il y a
La fin tragique et odieuse a eu pour unique "bienfait" d'écourter l'injuste et cruelle torture à la Sisyphe infligée aux deux hommes…
Merci pour ce texte émouvant, Emerillon.

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Emerillon · il y a
Merci, Gabriel, pour cette appréciation inattendue plus d'un an après l'écriture de ce texte. Du coup, j'ai cherché Leonard Matlovich sur internet. Un pionnier. Mais s'il a reçu une médaille pour avoir tué deux hommes, il a été congédié de l'armée pour en avoir aimé un !
Retour sur votre espace : j'ai relu avec plaisir (et admiration) vos textes. Il faut continuer. C'est ce que je me dis pour moi aussi.
Amicalement.

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Gabriel · il y a
Beau texte, vraiment. Cela me rappelle l'épitaphe de Leonard Matlovich, un vétéran du Vietnam homosexuel : "Quand j'étais dans l'armée, ils m'ont donné une médaille pour avoir tué deux hommes et une pour en avoir aimé un."
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M. Iraje · il y a
Un rappel salvateur sur ces temps pas si lointains ..
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Emerillon · il y a
Hélas, oui ...
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Yann Suerte · il y a
L’homme est un loup pour l’homme...Plus encore maintenant...Merci de cette leçon d’humanité...Si vos pas vous y perdent, je vous invite cordialement à visiter mon « Atelier ». Yann
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SakimaRomane · il y a
Bestialité imbécile. L'ignorance est une crasse :)
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Volsi Maredda · il y a
Plus que tout, peu importe le reste.
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Emerillon · il y a
Oui, l'amour ou la mort.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire pleine de brutalité et de cruauté ! Bravo ! Mon vote !
Mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court et Noir 2017.
Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur vous en dit.
Merci d’avance et bonne journée !

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Jean Calbrix · il y a
L'horreur absolue dans la bestialité. Merci, Emerillon, pour ce texte fort pour le devoir de mémoire. Vous avez mon vote.
Vous avez apprécié certains de mes écrits. J'en ai un nouveau, pour le fun et le rire : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Emerillon · il y a
J'apprécie votre commentaire et votre texte plein de fantaisie. Joli retour des choses. Bêêê, il faut se méfier des intelligences ovines !
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Emerillon · il y a
Merci, Thara, de votre appréciation.