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Traverser le mur de chaleur

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Alizée

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Le désert d’Arabie ne mentait pas. Il était d’une honnêteté brute. La nuit, alors que la température baissait de plus de trente degrés, les dunes étaient plongées dans les étoiles et formaient des chemins sombres et bleutés. Ammar le jeune fennec trottinait tout heureux de pouvoir enfin sortir de son terrier et chasser. Il se déplaçait avec agilité, guidé par tous les bruits que percevaient ses grandes oreilles : le vent léger qui faisait frissonner sa fourrure, les dunes qui continuaient leur chemin et les crissements des grains de sables sous les pattes des gerboises. Hypnotisé par ce bruit, il s’avança prudemment vers le petit rocher où il s’était fait entendre. Mais alors qu’il contracta ses pattes arrière pour bondir, un félin couleur sable sauta depuis l’arrière et attrapa la gerboise au col avant de lui briser le cou.
-Laila arrête elle était à moi ! cria t-il.
C’était une belle chatte des sables, agile et gracieuse. Habitant des terriers différents, des clans différents, assez loin l’un de l’autre, ils se ressemblaient, avaient des qualités semblables et pourtant ne se côtoyaient pas. Pourtant il la reconnaissait entre mille.
-Toujours plus rapide, fit-elle la gueule encore pourpre.
Il ne répondit pas mais s’approcha doucement, avec cette timidité grisante qu’apporte les différences. Elle qui semblait avant si sûre baissa les yeux. S’ils s’apercevaient souvent la nuit, qu’ils se scrutaient, s’admiraient, même avec avidité, c’était la première fois qu’ils se parlaient. Elle n’avait pas les mêmes oreilles, les mêmes yeux, mais une face triangulaire et saillante. Elle n’avait pas les mêmes pattes, le même pelage. Alors pourquoi le sien était-il bien plus beau que celui de tous les fennecs ? Mais quelque chose en lui restait figé de cet interdit inhérent à sa chair et à sa vie. Elle tendit alors son museau vers lui et laissa tomber la gerboise à ses pieds.
-C’est pour toi Ammar.
Depuis, ils se retrouvèrent toutes les nuits. Ils partageaient leur chasse, leurs jeux, leurs bonds dans le sable et entre les rochers. La vie devint plus facile. Pourtant ils se cachaient, évitaient leurs frères et sœurs ainsi que les commérages des vipères à cornes qu’ils n’hésitaient pas à se donner en festin. Laila aimait le secret, elle prenait ce jeu à cœur et y excellait. Mais le regard des autres, même ignorants de ce qu’ils cachaient, était difficile à supporter. Pourquoi sa famille l’aimait en ignorant ses choix les plus fondamentaux ? L’amour pouvait-il se passer d’ignorance ? Quand Ammar posait son museau sous le cou de son amie, un sentiment amer le gagnait. Pourquoi était-ce interdit si c’était si clair ? Mais la chaleur de Laila l’empêchait de se sentir coupable, devenir aigrie était impensable contre son corps.
-Quand je suis avec les autres chats, lui dit-elle un jour, les vouloir fait partie de ce à quoi je dois répondre. Mais tu m’apportes bien plus car quand on se complète, on crée quelque chose qui ne fait partie d’aucune loi.
-Personne ne comprendra, nous devons partir. On trouvera quelque chose, quelque part. A deux nous sommes capables de réussir ce que nous étions incapables de faire seuls.
-Mais quand ?
-A l’aube. Ils ne penseront pas à nous poursuivre avant la nuit.
-Non pas l’aube. Il fait trop chaud, c’est la limite à ne pas franchir Ammar. Pas l’aube.
-Mais on ne sait même pas ce qu’il y a plus loin. Tout me semble trop petit avec toi je veux voir plus grand. Beaucoup plus grand.
-C’est contre notre nature de sortir de jour.
-Depuis le début c’est contre-nature. Demain matin, à l’aube, s’il te plait, essaye avec moi.
Elle accepta à contre cœur. Mais le lendemain, quand ils se faufilèrent dehors, il faisait encore un peu frais et la lumière rouge sang transformait le moindre relief en or. Toutes les petites traces des animaux nocturnes tapissaient le sable et le tachetaient d’une vie maintenant endormie. Elle cligna des paupières, calme et heureuse. La joie et la curiosité l’emportait. Mais les heures passèrent et le soleil commençait à dangereusement les surplomber. La température augmentait drastiquement sans fléchir, et le couple, au début vaillant, s’épuisait. Ammar arrivait à continuer, ses larges oreilles faisant baisser la température de son corps, mais Laila mourrait de chaleur. Soudain, elle n’avança plus. Il s’élança vers elle, creusa un trou dans le sable et les enseveli tous les deux dans un cocon plus frais.
-Peut être que l’aube c’était suffisant Ammar, murmura t-elle, peut-être qu’on aurait dû se contenter de ça, de cette seule limite franchie. On est déjà assez seuls et étranges comme ça. L’aube ça suffit, rentrons.
Il allait s’excuser quand ils entendirent un terrible tonnerre rouler sur le sable. Un monstre d’acier blanc créa une bourrasque qui fit sortir le couple de sa cachette. Deux roues empestant le goudron étaient surplombées d’un ensemble trop lisse et bruyant qui sentait tout aussi fort. Un homme habillé d’une jellâba blanche sortit de la voiture suivit d’un enfant. Les yeux écarquillés, le petit homme s’approcha doucement des animaux.
-Cours ! cria Ammar.
Mais Laila restait pétrifiée, fascinée par ce petit géant qui tendait la main vers elle. Elle flairait sur le bout de ses doigts une odeur d’oud, de cuir et de poivre rose et gris. Ammar s’approcha à son tour, craintif, mais la spontanéité de l’enfant lui donnait étrangement envie de jouer. Cependant, quand celui-ci parcouru son doigt sur son flanc, avant de le soulever doucement, il fut terrorisé. Seul le regard de Laila le rassurait, « essaye avec moi ». L’enfant regarda son père, qui hocha la tête, souleva machinalement la chatte des sables et mit les deux animaux dans le 4x4. Le bruit de tonnerre repris, et ils parcoururent l’immensité du désert avec une vitesse folle. Au loin apparurent des gratte-ciels, des bruits de sirènes et de fourmilière dans une skyline grise et brillante. Dubaï apparu dans la brume du désert.

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GAIT · il y a
Quand on te lit Alizée, on rentre dans ton univers poétique et on se laisse emporter par ta belle plume dans ce désert qui nous fait tout de suite oublier notre univers! tes Félins nous font comprendre les différences , continues à écrire tu as du talent!
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Alizée · il y a
Merci beaucoup ça donne des ailes ;) !
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Jfjs · il y a
Quel voyage (et sans passeport) merci
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André Page · il y a
Merci pour ce beau texte qui nous fait voyager, Alizée :)
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Nordaug · il y a
Du félin , de la finesse et une légèreté insouciante . Beau à lire
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Alixone · il y a
Une belle découverte que ce récit plein de poésie, j'aime beaucoup.
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Flozu · il y a
Un très beau texte, on est pris par le désert, on sentirait même des grains de sable dans la bouche... et puis ... aimer malgré les différences... à Dubaï... et ailleurs... Bravo !
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Jean Calbrix · il y a
Roméo et Juliette chez les fennecs ! Bravo, Alizée, pour votre texte poétique à souhait et plein de... fraîcheur ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba en compète Printemps http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba si vous en avez le temps.

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Alizée · il y a
Merci beaucoup ! J'irai bien sur le lire :)
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Alizée ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Jean Calbrix · il y a
Merci à vous, Alzée !
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