Traversée de la Manche

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Qu’est-ce qu’elle est douce la vie d’un pigeon voyageur en temps de paix !

6 juin 2014 sur une base de lâcher à quelques kilomètres à l’est de Londres.

Nos trois cages en osier sont posées à même le sol. Les deux pigeons à mes cotés qui voleront avec moi pour retourner vers notre colombier « Sully » de Montlouis-sur-Loire en France sont un peu nerveux. Le soleil s’est levé à 5 heures 44. Le temps était irlandais avec cette mauvaise humidité, la rosée forme de grosses gouttes sur l’herbe. « Sorry for the time » comme disait dans un (très) mauvais anglais un de nos anciens Présidents.

Mon voisin, le pigeon rouge est un pigeon de fond, un carmeau très bien élevé. Cet athlète a eu plusieurs prix sur des concours à Barcelone ; plus loin, le blanc est un pigeon demi-fond, un pigeon « texan » capable de voler en une journée de 300 à 500 kilomètres, un haut-volant et culbutant, autant dire que le retour risque d’être animé par ce bout en train.

Personnellement, je préfère voler en formation de 5 voire davantage. Aujourd’hui, nous ne serons que trois pigeons et j’ai peur de m’ennuyer un peu sur le chemin du retour. Je suis un pigeon bleu de la race « Bleu de Gascogne ». Entre nous, quelle idée saugrenue que de faire voler ensemble un pigeon bleu, un blanc et un rouge ? Enfin, il nous faut bien retourner chez nous. Nous verrons bien.

6 heures approche et des gens commencent à s’agiter autour de nos caisses pour bientôt les ouvrir. Ca y est, les portes s’ouvrent et c’est le départ. Je retrouve mes deux camarades en vol et on amorce nos trois tours pour choisir la bonne direction : il nous faudra d’abord traverser la Manche pour rejoindre la Normandie et puis on se décide à remonter la Loire jusqu’à Tours pour la beauté de ses paysages.

Nous prenons une altitude d’à peine 100 mètres que déjà nous apercevons la mer. Des pigeons furent utilisés au cours des guerres de 1870, 14-18, et 39-45 pour passer des messages. Je me rappellela devise de leurs bataillons de pigeons soldat qui était « Franchir ou périr ». Au-dessus de la mer, pas question de nous poser, il nous faudra aussi franchir ou périr. Nous survolons déjà l’eau ; je jette un coup d’œil vers mes coéquipiers. Je suis rassuré, leur allure est volontaire.

Pas grand monde dans les airs. Ce départ était très ennuyeux et j’ai pu longtemps réfléchir à ces hommes qui trouvent amusant - en temps de paix – de faire prendre le train à des pigeons pour les lâcher en pleine nature et leur demander sans aucune instruction de rejoindre leur pigeonnier parfois distant de 1 000 kilomètres de là. Curieux passe-temps ? Cette fois, Dieu merci, cette distraction ne fera que 120 lieues.

On aperçoiit au loin les falaises blanches de la côte normande. On s’approche de l’église de Sainte-Mère-l’Eglise qui est enrubannée par un parachute. Cela nous rappelle les 16 500 pigeons que Londres avait parachutés en France pour obtenir des renseignements sur l’avancée de l’armée allemande.

Un peu plus loin, à Bernouville, on distingue de loin une agitation énorme, une fête gigantesque. Ce doit être la commémoration du débarquement allié. Le Président français fait un discours devant un parterre d’autres chefs d’Etat et de personnalités. Curieux de cette animation, nous réduisons notre altitude à une vingtaine de mètres et notre formation se met en v minuscule pour survoler la plage. A notre approche, nous entendons d’abord quelques ricanements et des moqueries. Il faut comprendre : quand cette foule en liesse attend la bruyante patrouille de France avec ses avions qui font des traînées de fumées bleu blanc rouge – l’irruption de notre petit peloton bleu blanc rouge peut paraître ridicule et prêter à sourire. Un peu gênés d’avoir troublé cette fête, nous redoublons d’effort pour sortir du tableau quand de la foule, on entend cette fois des accents anglais crier « Bel Ami, Bel Ami !». « Bel Ami » était le nom porté par le pigeon Vaillant – matricule 787-15 - qui durant la dernière guerre a sauvé toute une compagnie US. Ce pigeon soldat avait été décoré de la Croix de Guerre américaine. Les moqueries cessèrent aussitôt pour faire place à des applaudissements nourris. Devant ces marques de sympathie, nous décidons de refaire un tour d’honneur, bréchet bombé à allure réduite, et le texan ne peut s’empêcher de finir sa parade en enchaînant plusieurs culbutes et une chandelle. Nous sommes très touchés par ce un bel hommage aux 20 000 pigeons morts pour la France... sans compter les pertes civiles.

Sur la côte bretonne volent des oiseaux à gros bec, dont on n’est pas totalement certains qu’ils ne mangent que des poissons. Aussi, le haut volant nous laisse seuls pour monter à 1 000 mètres d’altitude afin de se sentir davantage en sécurité. Boomerang et moi ne sommes pas très sereins, mais bientôt nous apercevons la Loire avec sa faune qui nous est plus familière. Vu du ciel, l’Océan Atlantique semble prendre sa source au Mont Gerbier des Joncs.

Le pigeon texan nous rejoint. Nous volons depuis quatre heures et aucun d’entre nous n’a besoin de s’arrêter sur une de ces îles aux pigeons qui jalonnent la Loire. Nous survolons le fleuve en son milieu de lit et c’est jouissif tant la lumière est magnifique. Nantes, Angers, Tours. Notre colombier n’est qu’à une dizaine de kilomètres. Le redoutable faucon de l’Abbaye de Marmoutier n’est pas en vol et la voie jusqu’à notre pigeonnier est calme. Les migrateurs des bords de Loire nous accueillent comme des champions, nos claquements d’ailes se font plus lourds.

L’homme qui s’occupe de nous attend notre retour près du colombier ; il scrute le ciel en sifflant toujours le même air. Je me pose sur son avant bras et il me dit en me caressant le cou : « D-Day, je te félicite ».

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lucile latour · il y a
une histoire de pigeons...!
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Thara · il y a
C'est une des meilleures histoires que j'ai lue, jusqu'à présent, "Traversée de la manche" de ce trio de pigeons bleu blanc rouge, mon vote bien entendu.
D'autres part, j'ai des Haïkus en compétition, passez me lire, si l'envie vous en prend merci d'avance !