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Image de Eté 2016
Pour écrire ce court souvenir, j’ai d’abord pensé à le saisir directement sur informatique ; mais devant mon écran, mon inspiration première s’est bloquée ; j’ai donc éteint mon ordinateur, sorti mon cahier à grands carreaux, et devant ma fenêtre ouverte, imitant le narrateur de La Recherche : je me suis pris pour un aviateur qui, après avoir péniblement roulé au sol, décolle brusquement et s’élève vers les hauteurs silencieuses du souvenir ;
J’étais alors dans les conditions voulues pour raconter ce souvenir d’enfance.

La terre est encore tiède de l'été qui fuit. Dans les chaumes, les musaraignes et les gerboises, en prévision du froid et profitant des derniers rayons de septembre cherchent les quelques grains tombés lors de la moisson.
Voilà que la terre vibre : les rongeurs s'affolent et regagnent leur terrier... C'est le lourd cheval attelé de Baptiste qui, d'un pas lent et sûr, trace un sillon parfaitement rectiligne, maîtrise du paysan et de sa bête. Le soc sera retourné à chaque demi-tour, jusqu'à ce que la terre labourée soit rangée, peignée, prête aux semailles.
Alors Baptiste ira enfiler son grand tablier, l'emplira de ses meilleurs graines conservées bien à l’abri de la lumière dans son grenier, et d'un geste ample et régulier, ensemencera son champ comme son père le lui a appris.
Cette année, Baptiste est seul à mener ses terres. Léa, d'habitude si travailleuse, si sèche, ne l'a pas accompagné. Léa est grosse. Pendant les longues nuits de l'hiver dernier, un soir ou il rentrait tout couvert de froid, Baptiste est venu se réchauffer à la tiédeur de Léa, et aujourd'hui, pendant qu'elle s'ouvre de tout le large de ses hanches pour lui donner un fils, il est seul et dépense une énergie nouvelle pour nourrir cette jeune bouche qui arrive.

Immuablement, l'automne envahi la campagne de ciels pluvieux, de sombres journées venteuses et l’eau infiltrée vient assouplir les téguments de la graine enfouie. Pour la première fois, Baptiste est inquiet de voir sa terre rester nue si longtemps ; ses responsabilités nouvelles le rendent impatient. Chaque jour de cet hiver qui arrive, ses pas feront crisser la glace du chemin, dans l'espoir de voir poindre une feuille verte. Mais le blé reste bien à l'abri en terre pendant que Perséphone est aux enfers.

Alors que le soleil regarde ailleurs, le ciel gris uniforme en profite pour tout recouvrir de blanc. Mais dans la terre froide, l'humidité persistante lève l'inhibition, la dormance : la graine est maintenant prête à germer dès que les conditions le permettront.
Les jours passent et dans sa course oscillante, ce matin le soleil a fini par devancer les aiguilles de l'horloge et Baptiste est surpris de se réveiller plein jour, alors qu’une douceur devenue inhabituelle a envahi sa chambre. Dehors, la nature exulte ; il se lève d’un bond, court voir son champ qui, tout entier verdit. Il sait que dans le sec et la chaleur de l’été qui s’annonce, la magie de la nature va avoir lieu...

Léa la sèche, de sa grossesse, n’a gardé qu’un immense bonheur qui adoucit le bleu glacé de ses yeux, ses yeux mouillés quand elle regarde son fils repu, endormi sur son sein veiné. Elle est maintenant prête à retourner au labeur.
Baptiste lui, regarde son champ et est heureux ; heureux du bonheur de Léa, des mains de son fils dans son cou, heureux du blé qui s'étale devant lui, et qui avec l'aide du vent danse en une grande vague dorée, en remerciement de son travail et de toute l'attention portée.
Demain, Baptiste et Léa commenceront la récolte.
Baptiste sélectionnera alors les meilleures graines pour les prochaines semailles, les conservera bien à l’abri de la lumière dans son grenier, et le reste sera transformé en farine qui nourrira sa ferme.
Dans le sillage odorant de son cheval au pelage mouillé du travail dans la chaleur de l’été, il se prend à rêver au jour prochain ou Léa laissera son fils l’accompagner... Alors il lui apprendra, dans un jeu complice les gestes ancestraux des semailles et de la moisson, comme son père les lui a appris.

C’est si loin, et pourtant je me souviens très bien de l’odeur de ce cheval et des frissons qui courraient sous sa peau ;
C’est comme un morceau de mémoire qui m’est jeté par la fenêtre d’où je regarde, mon cahier à la main.
Je me rappelle de Baptiste grand et fort, de Léa aux yeux lavés, du long sillon dans lequel ils marchaient d'un pas régulier, du balancier rythmé de leurs bras qui faisaient voler les graines, un mouvement harmonieux et ample, un geste comme un battement, une pulsation, la pulsation du rythme des saisons, la puissante pulsation du cycle du blé qui rythme la vie de l’Homme.

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