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Tranches de vie photographiques

Image de Saint-Maur

Saint-Maur

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Ce portrait c’est lui, à 18 ans. Le cadre n’est pas d’origine. Il pose dans un uniforme impeccablement repassé. Comme toujours, il a son air à la fois sérieux. Mais, pour les besoins de la pose, il y a ajouté l’allure un peu martiale du militaire qui va partir au front. Et, le calot posé un peu de travers sur la tête lui donne l’air un peu bravache du bleu qui veut plaire aux filles et... qui n’a pas encore connu le feu. Il est de la classe 16 - 1915.
Là, il vient d’avoir 30 ans. La photo a ce charme navrant des poses convenues et obligées. Les œillets métalliques ont en partie mangé sa bouche, et rouillé le carton rosâtre décoloré intitulé permis de conduire les véhicules terrestres à moteur.

Sur celle-ci, il faut le chercher. Une trogne de 15 ans à peine, mais déjà ce regard ravageur. Perdu au beau milieu d’une foule attablée, verre en main, portant un toast à je ne sais quelle gloire locale du moment. Ce que je sais par contre - c’est lui qui me l’avait dit - c’est que ça se passe au Cercle de Cadenet. Il s’est lui-même - enfin je crois que c’est lui qui l’a fait - entouré d’un trait au gros crayon bleu.

Tiens, le voilà dans sa tenue de facteur. Si on en croit la date crayonnée sur le coin de la photo, à ce moment-là, il a 43 ans. Il se tient raide, digne comme un fonctionnaire modèle, la main droite - sa main infirme, paralysée par un éclat d’obus, cette main grâce à laquelle il a pu entrer aux PTT - la main droite pudiquement dissimulée dans la poche.

Celle-ci, c’est la dernière sur laquelle on le voit avec ma grand-mère - ton arrière-grand-mère. Il a déjà 72 ans, elle un peu moins, mais c’est elle qui va partir en premier. Sur la photo, ils s’appliquent tous les deux à faire un pas de valse au mariage de... je ne sais plus trop qui, quelqu’un de la famille en tout cas. Une dernière valse pour elle.

Là, nous voilà tous, mes parents, ma grand-mère, l’oncle Auguste - celui qui n’a jamais su parler le français, seulement le patois - lui et moi petit. Il vient d’avoir 61 ans et nous foulons tous le raisin aux pieds. Tiens, je me demande bien qui a pu prendre cette photo, vu que nous sommes tous dessus.
Là, c’est au cours de sa convalescence, à Paris, en 1917. Il est âgé d’à peine 20 ans et arrive tout droit de Verdun. Crois-moi ou non, mais à ce qu’il m’a raconté, cette période a été une des plus belles de sa vie, malgré sa blessure, malgré la guerre, malgré la boucherie et les horreurs. Quand il me parlait de Paris, c’était toujours avec les yeux brillants d’un gamin venu du fin fond de son Vaucluse natal pour découvrir une des merveilles du Monde.

Sur celle-là, je crois qu’il a 35-36 ans. Il porte mon père - ton grand père quoi - sur les épaules. Il marche à grands pas sur la Canebière - on aperçoit derrière lui la façade de Piéry - il doit faire chaud, il est en bras de chemise - Piéry c’était l’horloger-bijoutier le plus connu de Marseille. À l’époque, le fait de posséder un appareil photo était plutôt rare, alors il y avait des photographes professionnels un peu partout, à tous les coins de rue. Et, ils te tiraient le portrait pour un oui, pour un non.

Je pourrais t’en montrer quantité d’autres, surtout celle que je voulais te montrer au départ, celle où on le voit te portant dans ses bras, l’année de ta naissance et celle de sa mort. Si ça t’intéresse, je vais entamer des recherches dans mon fouillis. Elle est forcément quelque part, mais où ?

Finalement, une vie ça s’éparpille si facilement...
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