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Tranches de nuages

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Denis Delepierre

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Pêcheur de nuages en devenir, Alban avait perdu tout intérêt pour la Ronde des Maisons de Torul, l’exhibition au cours de laquelle les bâtiments du Flottant Nord déployaient leurs grosses pattes mécaniques pour distraire leurs habitants. Le temps de cet impressionnant spectacle, les édifices soudain vivants, dressés sur leurs membres articulés, intervertissaient leurs positions comme des enfants jouant aux chaises musicales, dans le but de varier le quotidien des résidents du rocher volant.
A quatre ans, Alban s’émerveillait certes de la Ronde, mais il en avait huit aujourd’hui. Alors que ses copains, en quête de sensations fortes, s’amusaient encore à courir en zigzag entre les bâtisses en mouvement, récolant les invectives offusquées des propriétaires, il préférait s’asseoir à l’une des extrémités du Flottant et laisser le panorama tisser ses rêves.
Autour de Torul, trois autres immenses rochers, suspendus dans les cieux, accueillaient eux aussi des habitations mobiles. Dicuru, le plus étendu, en comptait une cinquantaine, en plus d’une vaste construction aux origines oubliées, où Mécaniciens et Pêcheurs de nuages avaient établi leurs écoles respectives. Seules quelques dizaines de mètres séparaient les Flottants, de sorte que les Mécaniciens avaient pu les relier avec des ponts métalliques rétractables, voies rectilignes favorisant les échanges entre villageois.
Torul, Dicuru, Taran et Jusnar assistaient chaque jour au ballet des Noués, les trois astres qui se partageaient le ciel. Nemso le jaune, Tiltru l’orange et Onilas le fuchsia étaient, dans la croyance populaire, les parents des nuages comestibles dont les habitants des Flottants faisaient une grande consommation. Alban l’avait appris à l’école, où ses maîtres lui enseignaient la magie du contrôle des nuages – l’art de les attirer à lui et de les doter des saveurs les plus exquises, aux déclinaisons illimitées. Son intégration à cette prestigieuse confrérie faisait la fierté de ses parents, autant que la sienne.
Cependant ses songes allaient plus loin, jusqu’aux brumes de l’horizon – vers le cinquième Flottant, Röth. Mystérieux et inaccessible terreau d’une végétation luxuriante, ce rocher n’intéressait personne. Il garnissait le ciel depuis toujours, et nul ne souhaitait y mettre les pieds. Peut-être y avait-il eu des curieux autrefois, mais aujourd’hui la Ronde des Maisons et les saveurs des nuages comblaient tous les désirs.
La seule autre personne à rêver du Flottant mystère était Jézabel, alias Zabel, Mécanicienne solitaire dont l’atelier, situé à Torul, ne changeait jamais d’emplacement. Orfèvre des machines, d’un enthousiasme inébranlable, cette femme mûre, à la voix douce et à l’échine cassée, passait des heures entre ses murs de pierre, à rafistoler les découpeuses de nuages, vêtue de sa vieille salopette rapiécée aux poches pleines d’outils et de boulons. Elle ne sortait que pour accomplir l’entretien périodique des trois ponts rétractables de Torul.
Alban et elle étaient amis depuis toujours. Zabel n’appréciait pas la Ronde des Maisons et, si elle se montrait friande des nuages au goût fraise-pistache, elle n’avait jamais paru s’en contenter. Comme l’enfant, elle s’imaginait un jour explorer le mystérieux Röth. En secret, elle construisait d’ailleurs un véhicule capable de l’y amener. Mis dans la confidence, Alban avait obtenu de sa part, sans trop de peine, la promesse de l’emmener avec elle lorsque viendrait le temps du voyage.
La machine, faite de bric et de broc, avait été baptisée Héliplan. C’était une large caisse en fer montée sur quatre pieds rectangulaires, dotée d’une armature soutenant un fatras de rouages et de pistons, et surmontée d’une vaste hélice à six pales. Alban visitait souvent l’atelier de Zabel pour en surveiller l’avancement. Lorsqu’elle fut enfin achevée, l’appel de l’aventure étreignit les deux amis avec force.
Une nuit, ils traînèrent l’engin hors de l’atelier, s’y installèrent et le mirent en route. Le moteur crachota, les pales tournèrent et l’Héliplan s’arracha du sol en cahotant. Leur voyage commençait.
Ils fendirent les airs en frissonnant. Pendant que Zabel, aux commandes, dominait son excitation, Alban usait de ses modestes pouvoirs pour dégager leur chemin. Malgré l’obscurité, il sentait la présence des nuages, choses massives à la texture pâteuse et nourrissante qui, flottant autour d’eux, auraient pu broyer l’Héliplan. Or, bien que novice dans la manipulation de ces corps célestes, il parvenait à les forcer au mouvement. Depuis l’avant de l’engin, sa robe azur de jeune magicien claquant au vent, il s’efforçait de les dévier de la trajectoire du véhicule par le pouvoir de son esprit, tout en se rêvant capable de leur donner goûts et couleurs : de succulentes saveurs sucrées ou salées, baignées de tons lilas, vermillon ou vert d’eau. Jamais il ne s’était senti aussi heureux.
Vaillante, la machine vola près d’une heure avant d’enfin se poser sur Röth, en bordure de son impénétrable forêt. Aux portes de ce vaste Flottant, les deux amis se sentaient minuscules, n’osant s’aventurer dans le dense royaume sylvestre, baigné d’une nuit d’encre, qui le recouvrait.
Tandis qu’ils hésitaient, la forêt s’ouvrit soudain, comme les rideaux d’une scène de théâtre. Les arbres s’écartèrent, les troncs ployèrent, les feuillages frémirent, et un chemin apparut. En émergea un personnage majestueux, coiffé d’un serre-tête d’or, aux traits nobles et à l’expression rêveuse. Vêtu d’une riche robe ostentatoire, il se déplaçait avec la grâce irradiante d’un dieu incarné.
Il demanda aux voyageurs ce qu’ils faisaient ici, sur son territoire. Au prix de quelques balbutiements, Zabel le lui expliqua, et il accepta alors de dévoiler son identité : il était Ralyon Sarhan, le Prince Oublié.
Il leur raconta qu’autrefois, sur tous les Flottants, régnait le Roi Élias Sarhan, père d’un fils unique qui, à la mort de son géniteur, avait refusé d’assumer sa succession. Car la possession d’un royaume ne l’intéressait guère ; seules le tentaient l’aventure, l’errance dans les terres sauvages – tout ce que Röth avait à lui offrir.
A ses sujets, qui comptaient sur son exemple, il avait choisi de rendre leur souveraineté. Utilisant la magie de son sang, très puissante, il leur avait jeté à tous un sortilège d’oubli, effaçant de leurs mémoires le moindre souvenir du Roi et de sa descendance. Libres, ces gens avaient fondé un monde différent, harmonieux, où Mécaniciens et Pêcheurs de Nuages partageaient sans remords leurs ressources et les heures de lumière. Le vieux palais royal abritait leurs écoles sans appartenir à personne, et la paix régnait.
Néanmoins, le sortilège n’avait pas tari toute curiosité. Alban et Zabel en étaient le plus criant exemple – et sans doute les seuls à avoir trouvé, dans leurs rêves, le désir obstiné de percer le mystère de Röth. Leurs contemporains, eux, ne doutaient de rien.
Seul avec la forêt, le Prince était heureux. C’est ainsi qu’il souhaitait finir sa vie, loin d’une cage dorée dont il n’avait jamais voulu. Il savait que sur les Flottants n’existaient ni guerres, ni jalousies, ni conflits d’intérêt. Certains mensonges engendraient le bonheur, là où la vérité n’était qu’un sabre indélicat. Ces deux voyageurs pouvaient-ils le comprendre ?
Oui, décidèrent Alban et Zabel. Ils promirent au Prince Oublié de ne jamais trahir son secret, et acceptèrent de rentrer chez eux. Rassuré, il assista à leur départ avec un sourire radieux, alors que le matin se levait.
Ainsi, les deux amis regagnèrent leur rocher, dans le silence des réflexions intenses. Cette brève aventure leur avait appris plus que des années de vie, et la quiétude de leur monde natal ne les étoufferait plus désormais. Devant eux, dans la lumière naissante du trio d’astres, le ciel se teintait d’envoûtantes lueurs irisées, et les silhouettes des Flottants ne leur avaient jamais paru aussi belles.

PRIX

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je découvre.
C'est joli!

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Plume Le chat · il y a
Les maisons et la vieille dame ont un superbe côté "Miyasaki"...
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Françoise Chiquet · il y a
Joli conte, où se confondent rêves et réalité, pour le prince l'argent ne fait pas le bonheur.
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Delphine G. · il y a
Très beau texte ! L'univers que vous avez créé est superbement décrit et m'a permis sans mal de m'y plonger ! Merci de m'avoir invitée à venir lire votre texte, c'était un vrai plaisir !
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Noreen R · il y a
J'arrive un peu tard pour les votes, mais "j'aime" quand même ! Petit texte très sympa à l'univers onirique. Bravo ! :)
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A. Nardop · il y a
Une belle maîtrise de la SF.
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coquelicot Coquelicot · il y a
quel magnifique nouveau monde, ces flottants, où ne règnent que paix et béatitude. Et pourtant, le désir d'ailleurs demeurait dans le cœur de deux êtres... Une bien belle histoire, imaginative et peut-être pas aussi improbable. L'humanité en excès à la recherche de nouveaux territoires à conquérir... mes 5 voix
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Caroline1981 · il y a
Quel joli monde ! Merci pour le partage.
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RAC · il y a
Sympa les "mangeurs de nuages" mais j'avoue m'être un peu perdue avec tous les noms - superbes d'ailleurs - de tous les personnages, mais un très agréable rêve !
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Soph · il y a
Comment plonger dans un univers fantastique aussi simplement que de manger une barbe à papa. J'ai adoré me balader sur les Flottants avec Alban. Et quelle jolie fin ! Merci !