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Traité du Moment

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Charlotte Lopes

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Il tremblait en montant dans sa voiture. Il le savait ce n’était pas gagné, ça ne l’avait jamais été. Enfin, il y avait bien eu des moments, parfois longs parfois courts, où ils avaient été inséparables. Des heures, des journées à parler de tout et de rien. A débattre de la société, du score du dernier match, du temps annoncé pour le weekend. Des heures à travailler ensemble, à critiquer le boss et sa manière peu conventionnelle de manager l’équipe. Des soirées à boire plus que de raison, à danser, entre amis ou bien à deux seulement. A deux justement, des nuits entières à ne pas dormir. Enlacés, chacun se retrouvant dans le regard de l’autre.
Evidemment il y avait aussi eu ces cinq années sans nouvelle aucune. Plus de contact. C’était venu comme une claque pour elle, comme une nécessité pour lui. Nécessité de se protéger versus excès de confiance. Le tout façonné et dirigé sournoisement par un manque de communication. C’était bien ça l’ambigüité et le cœur de leur relation, tout à la fois, beaucoup de paroles mais trop peu sur l’essentiel. C’était surtout grisant de faire semblant de ne pas savoir, de se chercher, de se trouver parfois. Et chaque fois l’un d’eux faisait un pas en arrière par sécurité, peur ou timidité face à ses émotions submergeantes. Qu’allait-il arriver s’ils se livraient ? C’était donc ça, pas le moment d’être vulnérables. Cinq années donc, où chacun a bien essayé de retrouver l’autre. Retrouver une adresse, se souvenir d’un numéro. Éplucher tous les réseaux sociaux, les pages Google pour trouver une info. Passer sur son lieu de travail, la manquer de peu, « non elle ne travaille plus ici. » Des tentatives infructueuses, preuves admises du mauvais moment. Jusqu’où le destin doit-il intervenir ?
Enfin une connaissance commune, un mail échangé plus tard, et cinq ans qui n’existent plus. La même alchimie, les mêmes regards. Des mots plus posés et choisis, maladroits mais sincères. Pourtant chacun savait précisément qu’à ce moment la réalité était différente ; on pouvait construire pas mal de choses en cinq ans. Et pour les deux, l’engagement qui leur faisait peur n’était plus. Mais au profit d’une autre personne. Peut- on penser que l’intensité est souveraine de la peur ?
Il avait fallu tout remettre en perspective. La question était de savoir sur quels critères se baser. Pour quelles raisons abandonner la relation en cour ? Un désir physique, quelques heures d’échanges intenses ? Des papillons de premiers émois contre une signature au tribunal ? Ce n’était certes plus les mêmes interrogations, et pourtant il y en avait autant.
Puis c’était elle la première qui avait su mettre des mots sur ce qu’elle ressentait. « Une évidence » soudaine, vive, brûlante. Comme ces révélations qui arrivent quand on ne les attend pas. Deuxième claque pourtant. Son caractère à lui ne lui permettait pas de la sentir cette évidence. En intellectualisant ses sentiments on ne les ressent plus, on essaie juste de les maîtriser. Le contraire même de l’amour. « L’amour n’est ni raisonnable ni raisonné. C’est une évidence, une intuition » lui avait-elle cité la romancière québécoise.
Alors il y avait eu à son tour pour elle la nécessité de se protéger. Une deuxième fin. Un double deuil, amicalement amoureux. Encore une histoire de timing. Avec des mots qui font mal parfois, envoyés depuis un téléphone, des « laisse-moi avancer » qui raisonnaient encore comme une sentence.
D’ordinaire plutôt confiant car il la connaissait indécise, cette fois une intuition le dérangeait, lui rappelant qu’on a souvent pas plus de deux chances dans la vie. Sa révélation à lui. « Et si le bon moment avait été celui là ? ». Ses mains tremblaient encore devant sa porte.

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