Train de jour pour Lisbonne

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Je passe le plus clair de mon temps à écrire lorsque je ne voyage pas. Et même si je voyage! J'ai été quatre fois finaliste du Prix Hemingway, publiée par les Editions du Diable Vauvert. J'ai  [+]

Image de Hiver 2019

Sous un ouvrage à la Eiffel qui l’enjambe, le Douro n’en mène pas large. On lui a appris en amont comment bien se tenir. Je regrette déjà sa tranquille impétuosité. Je quitte Porto pour Lisbonne.
Dans les cahots sourds du train, je me sens saudade. La cause ? La fille sur le pont qui voulait sauter et que j’ai retenue à temps au moment où elle enjambait la rambarde. Presque nue, en déshabillé, sans chaussures. Elle avait froid. Je lui ai passé mon imper. L’ai prise par l’épaule. M’a souri de ses grands yeux noirs. Nous avons traversé le fleuve, bu un café en face à Vila Nova de Gaia. Elle qui voulait tant en finir ne savait plus, tout à coup, par où commencer.
— Je n’ai jamais demandé à la vie que de m’effleurer, sans que je la sente passer.
Elle a posé son regard sur moi. Sans me voir, comme lorsque nos yeux glissent sur la surface limpide des choses, sans s’attarder. Elle était déjà dans un autre refuge un autre récit, partie avant même de m’avoir faussé compagnie.
— Rencontrez Pessoa, il vous dira.
Puis elle s’est enfuie. Je suis resté. Pensif. Le poète portugais est mort cela fait plus de quatre-vingt ans et à peine avais-je lu quelques passages de son Intranquillité. Une très belle oeuvre sans doute. Je trouvai la fille du pont complètement folle. Cependant que cette pensée me faisait aborder une autre réalité : et si c’était précisément sa folie, et non mon geste, qui avait rendu sa mort impossible.
— Rencontrer Pessoa ?
Un voyageur qui passe à côté de moi s’étonne. Je ne m’étais pas rendu compte que je parlais seul en traversant le hall de la gare Sao-Bento aux grandioses azulejos bleus.

Le train a quitté Porto. Il est déjà loin. Il s’enfonce dans une brume tenace qui colle à sa peau métal. Il la déchire. Entre deux effilochées, le paysage est immense et vide entre ciel et terre. Décidément, je me sens saudade. Sous tension. Entre un désir d’ailleurs, de chez moi, un désir en mots, et cette ombre intime, la peine qui me gagne d’une fille irrémédiablement manquée après l’avoir rattrapée de justesse.
S’ouvre la lourde porte. Un vieux monsieur, sans âge, ou qui aurait vieilli prématurément, entre dans le compartiment. Il porte un chapeau mou, des lunettes rondes, des moustaches épaisses poivre et sel, un costume gris trois pièces et des chaussures noires vernies. Nous nous saluons. Il s’assoit en face de moi.
— Laissez moi deviner, vous êtes français n’est-ce pas ? J’aime votre pays et votre langue. Du reste, votre langue est un pays.
Devant mon étonnement, l’homme m’avoue sentir ce parfum particulier qu’exhale les français en voyage et se tromper rarement quand il est en
présence de l’un d’entre nous. Cette perception lui vient de ses fréquents séjours à Paris où il se rend à des rendez-vous littéraires et artistiques. Il me dit son goût pour la vie parisienne. Ses mœurs enjouées et légères, le sentiment de liberté qui y prévaut, le foisonnement des avant-gardes. L’invitation aux rêves qu’elle suscite. Malgré les temps difficiles que l’Europe toute entière traverse.
— Les choses ont du bien changer depuis ma dernière venue. J’y avais rencontré Breton, Apollinaire...
J’écarquille les yeux. Je cherche à croiser les siens sous ses épaisses lunettes. Quelque chose soudain cloche. Les surréalistes. Rencontrés ? Cet homme malade devant moi a tout au plus quarante-cinq ans. Est-ce un vieux fou échappé de quelque asile lisboète, son accoutrement pourrait le laisser penser, ou bien est-ce moi qui déraille, délire, m’égare ?
Dans la voiture, une odeur de cuir et de boiseries vernissées. Des vapeurs soufrées. En noir et blanc, aux murs, d’anciennes photos de pêche à la morue dans l’Atlantique-Nord. Des hommes déversent leurs filets dans les soutes ; ils chantent leur tristesse. L’éclairage est tamisé. Les cahots sont plus violents. Les nappes de brume qui enveloppaient les wagons sont de fumées. Au loin, les couleurs de ce qui semble être le ciel sont mauves. Je suis à bord d’un train tiré par une locomotive à charbon. Trimballé dans un passé que je ne connais pas.
— Je suis Fernando Pessoa.
Je ne sais plus ce que j’ai bredouillé, m’en suis excusé et me suis mis à lui raconter le sauvetage de la fille. Sans savoir pourquoi je le faisais. Ni si cela avait une quelconque importance pour lui. Si ce n’est qu’elle m’avait invité à le rencontrer, lui, le grand écrivain.
— Je suis celui qu’il vous plait que je sois, cher Monsieur. Je ne suis pas réel, et vous n’existez pas non plus pour moi.
À ces mots, je perds pied. M’agite sur mon siège. Plus rien ne fait sens. L’orage qui bat aux vitres, les photos jaunies sur les cloisons, le paysage nu à travers les fumées, lui, moi, nous assis en face l’un de l’autre. Ce voyage à Lisbonne. Porto. Sa gare. La fille du pont qui cherchait à s’apaiser du malheur de vivre. Je ne suis plus sûr de rien.
Une main sur mon épaule me secoue.
— Il est tard Monsieur, nous allons fermer.
Je sursaute, bredouille trois mots, paie ma consommation, ramasse mon sac, sors sous la pluie. La nuit m’avale. Demain, après mon boulot d’homme à tout faire, comme tous les jours, je viendrai boire un verre dans ce bar avant de rentrer dans mon meublé. Je ne sauverai pas de jeune fille des flots du Douro, Porto m’est étrangère, n’irai pas à Lisbonne par le train de jour, ni ne rencontrerai Fernando Pessoa ou son hétéronyme. Mais mon monde intérieur est vaste et ce que j’imagine, infini.
Je m’échapperai en moi de mon quotidien sordide.

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Véro Des Cairns · il y a
Un bien étrange voyage que voilà, excellent cependant.
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Dimaria Gbénou · il y a
Belle et remarquable oeuvre. Belle découverte également pour moi. Je donne toutes mes voix. 3+. Si vous avez le temps, je vous propose de visiter mes deux textes en compétition.Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Felix Culpa · il y a
L'intranquilité ! Je ne connaissais pas, le Portugal non plus, mais à travers votre beau récit je découvre beaucoup de choses ! Je vous donne mes trois voix et je m'abonne ! Merci de passer lire, si le coeur vous en dit, mon premier texte en concours ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
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Nadine Gazonneau · il y a
J'ai vraiment aimé voyager avec vous . Un monde intérieur riche .Quand écrivain et beaux paysages se rencontrent le temps d'un voyage , d'un rêve éveillé....Un beau texte
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B Marcheur · il y a
Merci pour votre texte. Si un détour chez un autre grand écrivain vous tente, vous pouvez lire "la visite d'Emma"
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Chantal Sourire · il y a
Les voyages intérieurs sont parfois les plus beaux, je vote !
Et vous invite sur ma page si le cœur vous en dit, merci au cas où...

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Terry Omø · il y a
Un détournement original et mené avec brio jusqu'à la chute, délectable ! Si notre personnage a pu imaginer une telle scène et que son univers intérieur est encore plus riche, qui sait ce que ses histoires futures nous réservent ! De plus, votre style d'écriture est frais. 5 voix bien méritées ☆☆☆☆☆
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Champolion · il y a
C'est vrai ,je n'ai pas aimé la dernière...On a un peu échangé la-dessus.
Celle-là me plait bien par contre
Allez,sans rancune,je vote pour vous!

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Sandi Dard · il y a
Je suis allée à sa rencontre - moi aussi :)
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Paul Thery · il y a
Une belle histoire évoquant un peu "midnight in Paris", sauf que ça se passe dans un train pour Lisbonne. J'aime beaucoup, et c'est pourquoi je me permets d'émettre un avis: l'avant-dernière phrase est parfaite, et la dernière est donc inutile (et une petite faute d'accord à signaleer: "qu'exhale les français") sinon je vote *****

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