Tragédie ordinaire

il y a
1 min
492
lectures
92
Finaliste
Jury
Image de 2018
L’eau est chaude, les algues pullulent, il se bat pour se frayer un chemin. La force de l’eau est telle qu’au moindre relâchement, le torrent l’entraînerait en aval. Il lutte, boit ce liquide saturé de poison qui brûle, il s’enroule dans un amas d’algues, s’agite, s’épuise, s’écrase contre les rochers, se libère. Là-dessous, il ne voit rien, la rivière est si chaude qu’elle fut prise d’assaut par ces lassos végétaux qui étreignent jusqu’au dernier souffle. Il y a quelques années, il était jeune et descendait ce même affluent, frais et cristallin, bouillonnant de vie. Où est passée cette merveille, celle qui sentait les glaciers et non l’acier, brassait les truites et non le plastique, rêvait de la maure sans l’abriter. Il se souvenait de ce temps-là, celui de sa jeunesse, lorsqu’il barbotait gaiement dans ces eaux avant qu’elles ne soient souillées, vidées et dépeuplées. Souillées par les cracheurs de fumée des alentours, qui s’y purgent, vidées par les champs, qui y boivent, dépeuplées par les hameçons, qui entaillent le dernier sursaut de vie de ces lieux à l’agonie. Il rêvait de ce temps-là, lorsqu’il était en Norvège, prisonnier du froid et du noir, il se rêvait revoir le lit qui avait vu sa jeunesse, doux et sablonneux. Il se voyait revenir, lorsqu’il serait grand et fort, sauter le barrage d’à côté, qui s’élevait trop haut et bloquait les rayons du soleil. Aujourd’hui, il y parviendrait, il le savait.
Après un éprouvant voyage de trois mille kilomètres, il n’était plus qu’à quelques mètres du bassin qu’il connaissait tant. Poursuivant son effort à la force de l’envie, il battit l’eau avec hargne pour le dernier franchissement de rapides, s’élançant puissamment dans les aires, contractant tous ses muscles pour éviter d’être broyé par les roches à la réception, il comprit soudainement qu’il flottait, comme en suspension. S’agitant anxieusement, il aperçut deux ombres aux rictus carnassiers à travers les losanges réguliers de sa geôle : « Ça te dit un saumon aux groseilles pour c’soir ? ».
92

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,