Trafic de fringues de Rome à Nichelles - Une enquête de Nicole Esteyrolles

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Nichelles, petite commune de la Mièvre, non loin de Mevers. Dans une friperie derrière l’église Saint-Frusquin, Fabien Sapé ignorait que la cliente venant d’entrer dans sa boutique n’était autre que le Lieutenant Esteyrolles, Nicole de son prénom, venue enquêter sur un trafic de vêtements de grandes marques italiennes. Un gang local s’en mettait plein les poches en revendant à moitié prix des articles volés qu’ils écoulaient dans cette friperie discrète d’un petit village tranquille.
‒ Je peux vous aider, Madame ? demanda poliment le vendeur.
‒ Vous n’auriez pas des marques italiennes comme Tommy Hilfiger ou Ralph Lauren ?
‒ Non, ça ce sont des marques américaines, Madame. Par contre, si vous aimez Gucciotte, Azzero, Golce & Bandana…
‒ Oui… bien sûr ! C’était juste pour voir si vous étiez connaisseur, hahaha…
‒ Eh bien, si vous appréciez les grands noms de la mode, je peux même vous avoir du neuf à quasiment moitié prix de que ce que ça vaut en boutique.
‒ Nooon ? C’est vrai ? Et comment est-ce que c’est que vous faites donc ?
‒ Disons que… j’ai mes petites combines.
‒ Mais dites-moi, ce ne serait pas un peu… illégal, par hasard ?
‒ Un peu… Mais ça reste entre nous, hein, Madame ?
‒ Oh oui, alors là… mais bien sûr ! Lotus et bouche cousue, croix de bois, croix d’enfer !
‒ Je fais venir des articles de Rome à Nichelles grâce à un cousin mafioso à Rome, qui prélève quelques impôts sur des boutiques du Latium. Je les ai quasiment gratos. Il y a les frais de port, bien entendu, plus ma petite marge. Mais au final, tout le monde y gagne, mes clientes et moi-même. Elle est pas bella, la vita ?
‒ Obrigado ! Muchas gracias, Senior.
‒ Je vois que vous vous débrouillez très bien en italien, Madame !
‒ Voyons, vous me flattez… Et comment est-ce que c’est que je récupère la marchandise ?
‒ C’est tout simple. Quand votre commande arrive, vous apportez l’oseille et vous repartez avec des fringues de princesse.
‒ Bon, bon… parfait ! Vous avez un catalogue ?
‒ Mais bien sûr, ma petite dame. Donnez-moi votre taille – n’ayez pas peur, je vous la rendrai – et on va regarder ce qui vous ferait plaisir.
Tout se passait à merveille. Le vendeur n’était pas méfiant. Nicole choisit une robe, un tailleur, un chemisier, deux pantalons, une jupe et un chapeau pour la modique somme de cinq mille trois cent quarante douze euros — hors taxes, cela va de soi.
‒ Voilà. Revenez me voir dans deux semaines, chère Madame. Vous êtes de la région ?
‒ Non… je suis parisienne. Je suis de passage.
‒ Pourriez-vous me laisser un numéro de portable, comme ça je vous préviendrai dès que j’aurai vos articles.
‒ Euh… oui, bien sûr… alors, c’est le 06 ** ** ** **
‒ Voilà, c’est noté. Bonne journée. À bientôt.
Nicole sortit de la boutique, un peu nerveuse mais fière d’elle. Elle alla visiter la petite église avant de s’installer à la terrasse du café sur la place du village, ainsi elle aurait tout à fait l’air d’une touriste en vacances dans la Mièvre.
En repartant, elle ne s’aperçut pas que son badge avait glissé de son sac à main et était tombé au pied de la table. Le cafetier, lui, le vit, le ramassa et se rendit aussitôt à la boutique de Fabien Sapé.
‒ Hé, Fab » ! T’aurais pas eu une cliente, la cinquantaine, cheveux châtains, lunettes, polo jaune paille et pantalon rouge ?
‒ Ben oui. Pourquoi ?
‒ Jette donc un œil à ce qui est tombé du sac de la greluche…
‒ Putain, la salope ! Une keuf !

Alors qu’elle roulait tranquillement en direction de Mevers sur une grande ligne droite traversant un paysage champêtre, Nicole aperçut dans le rétroviseur un véhicule à quelques centaines de mètres derrière elle qui se rapprochait du sien à vive allure. Puis des coups de feu retentirent. On lui tirait dessus. Prise de panique, Nicole se mit à trembler et accéléra. Elle monta à 90 km/h, puis 100, 110, mais la voiture gagnait du terrain. Son cœur aussi accéléra, se mit à battre à tout rompre dans sa poitrine. De seconde en seconde, ses poursuivants s’approchaient. Jamais elle ne pourrait leur échapper. C’était la fin.
C’est à ce moment précis qu’un sanglier adulte de 160 kg, très beau spécimen de Sus scrofa des plaines de la Mièvre, surgit au galop d’un champ de maïs qui longeait la route, juste un demi-dixième de seconde après le passage de la Mégane de Nicole, mais pile devant la Mercedes SL 65 AMG Black Series des trafiquants, lancée à 140 km/h, qui la suivait de près.
Ouvrons ici une parenthèse afin de montrer que littérature et sciences peuvent faire bon ménage. Calculons l’énergie cinétique résultant de la rencontre du bestiau et de la caisse des malfrats. EC = 1/2 mv2, avec m = 160 kg et v = 140 x 1000 : 360 = 388,89 m/s, soit EC = 0,5 x 160 x 151 235,43 = 24 197,66 Kilojoules. Un tel choc équivaudrait à se prendre en pleine tronche un bison d’une tonne catapulté à 70 km/h. C’est du lourd. Fermons la parenthèse.
Nicole fit demi-tour, remerciant Saint-Frusquin d’avoir fait qu’elle ne soit pas passée un demi-dixième de seconde plus tôt. Elle loua l’extrême précision des calculs du saint qui veillait sur elle, non sans avoir une pensée pour le sanglier qu’il avait envoyé ad patres. L’animal devait être en train de gambader dans les Champs Élysées du paradis des porcins, une pensée consolatrice.
Fabien Sapé et son acolyte ne partageraient plus les profits de leur ignoble commerce. Pravda, Ferréro, Bottiglia Vienetta et les autres pourraient vendre leurs produits haut-de-gamme à leur juste valeur et les minables petites profiteuses qui se fournissaient à Nichelles n’auraient plus qu’à aller se rhabiller. Justice était faite. La morale était sauve.
Au volant de sa Mégane, Nicole regagna la capitale avec la satisfaction du devoir accompli. Une fois de plus, elle avait mené à bien sa mission. Le cœur léger, elle fredonna une chanson italienne.
« Para bailar la bamba
Para bailar la bamba se necesita una poca de gracia... »

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Panda Bleu · il y a
Scénario original.
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Bruno Teyrac · il y a
Merci Panda Bleu.
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M. Iraje · il y a
... et j'ai repris ma roulotte pour revenir de Rome à Nichelles ... !
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Bruno Teyrac · il y a
Merci d'être repassé par ici, Miraje !
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Sylvie Talant · il y a
Jubilatoire, comme toujours. Cette Nicole Eystérole et ses enquêtes sont tordantes. Celle-là qui offre plusieurs sortes de comique est peut-être mon enquête préférée parmi celles de cette illustre enquêtrice, qu'il m'a été donné de lire.
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Bruno Teyrac · il y a
Quel plaisir, Sylvie, pour moi et pour Nicole, de lire ce commentaire si gratifiant ! Un grand MERCI.
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Ombrage lafanelle · il y a
Mes voix renouvellées pour ce texte que j'avais déjà bien aimé 😊
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Bruno Teyrac · il y a
C'est gentil à vous, merci !
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Marie Juliane DAVID · il y a
Un très beau texte!
C'est fort divertissant.
Un plaisir de vous lire.
Bonne finale.

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Jean Calbrix · il y a
Je vous renouvelle mes cinq voix, Bruno ! Bonne finale à vous.
En fait j'ai déjà renouvelé il y a 14 jours ! Ma mémoire fiche le camp ! Il n'empêche que j'ai renouvelé mon plaisir de lecture.

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Bruno Teyrac · il y a
Je vous remercie Jean, doublement !
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Rachel Weintraub · il y a
Excellent conte absurde, j'ai largement souri à la lecture de "Gucciotte" et en détaillant ma parenthèse sur l'énergie cinétique.
Petit correction, mais c'est bien pour pinailler parce que j'ai vraiment apprécié cette lecture, on ne trouve les Champs Elysées qu'aux Enfers ! Peu importe, c'est bien fait pour ces malfaçonneurs cousins de Mots Tordus !

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Bruno Teyrac · il y a
Oui, les enfers de la mythologie grecque, mais n'est-ce pas un lieu doux et plaisant où se reposent les héros, comme ce sanglier providentiel ? Merci beaucoup d'avoir lu et apprécié mon petit texte, Rachel !
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Rachel Weintraub · il y a
Si si,vous en faite un bon usage, comme je disais, c'était pour pinailler ;)
Et puis la littérature, c'est vivant, rien n'est figé, rien n'est vrai, rien n'est faux : tout est à écrire !

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Cali Jane · il y a
Petite histoire sympa ou la morale est sauve. Dommage pour le sanglier.
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Bruno Teyrac · il y a
Merci pour votre lecture et votre soutien, Janine.
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Soph · il y a
J'ai bien ri, très bon moment de lecture ! Bonne finale !
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Bruno Teyrac · il y a
Merci beaucoup Soph, ça me fait sincèrement très plaisir !
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Mireille Bosq · il y a
Ah bon? je croyais que la Bamba c'était en espagnol. Sinon, une histoire très morale!
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Bruno Teyrac · il y a
Oui bien sûr, mais Nicole mélange un peu les langues romanes ;-) Merci Mireille !

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