Tout le monde veut sa part de barbe à papa

il y a
2 min
7
lectures
0
Et si c’était à refaire, aurais-tu le courage de changer ? Voilà ce qu’elle se balança en pleine figure en refermant la porte des toilettes, dont la peinture partait en lambeaux (un peu comme sa vie, finalement). Elle s’assit sur l’abattant noir, le casque sur les oreilles, vain anesthésiant du monde environnant. Ca ne prévient pas quand ça arrive. Une marée de tristesse l’envahit sans crier gare, comme toujours ces derniers temps. L’un de ces coups de cafards d’autant plus vicieux qu’ils n’ont aucune consistance, aucune raison valable de surgir.

L’enfance dorée, l’adolescence isolée, la jeunesse brisée - voilà le tableau qu’elle se faisait de sa vie. Soudainement, l’évidence lui sauta à la gorge, manquant de l’étouffer. Que faisait-elle à rester là, endormie dans son quotidien ? Il fallait pousser les murs de sa vie, en découvrir les chemins sans destination précise, en expérimenter les multiples bosses. Elle ne voulait pas ressembler à ces tamanoirs du quotidien qui cherchent l’argent là où il n’y en a pas, restent enferrés dans leurs certitudes, bien droits dans leurs bottes, mais aveugles à tout, à l’essentiel de la vie, ce qui en fait la saveur incomparable : le parfum des roses au matin, le sel qui colle à la peau après un bain de mer, les pistils de mimosas qui viennent vous chatouiller les narines, la bouche remplie de Nutella d’un enfant, le sucre de la barbe à papa coincé aux commissures des lèvres en sortant de la foire.

Elle avait été prendre une bouffée d’air frais pour respirer l’odeur de la mort. Seule au milieu de la file de voitures, elle avait longé le pont en rase-mottes, comme si elle craignait que quelqu’un la reconnaisse, les remous de l’eau l’attiraient insensiblement, ils lui rappelaient les va-et-vient de sa pensée –alors qu’est-ce que tu attends ? Puisque du jour où la lumière est tombée sur toi, ça n’a été qu’un lent suicide progressif.

Puisque le paradis sera un délice, à côté de la solitude dans laquelle tu t’es enfermée.

Nous avions l’insouciance de ces jours sans fin. Nous pensions avoir la vie devant nous. Qu’il y aurait une autre occasion. Une seconde chance, une voie de secours, une alternative bienvenue.

Et puis le temps nous a rattrapés, ce coquin diablotin. Un beau matin, ça y est, on a vieilli. On a accompli les grandes choses de la réussite mais il ne reste plus rien. Sinon le sentiment d’une jeunesse gâchée, bafouée, qui n’a eu aucun droit d’existence.

La vie n’est qu’une vaste mascarade. On la traverse depuis la rambarde du bateau. On la regarde de loin, on y analyse les moindres détails sans aller y voir de plus près - et voilà.

Il y a, dehors, la vraie vie qui se déroule, sans que l’on y prenne part, scotchés devant un écran virtuel de cristaux liquides. Il y a moi, seule, sans remède à cette solitude, avec un horizon bouché, teinté de noir et de sang. Il y a le vide et le sentiment persistant de n’être rien pour personne, de n’exister qu’à la manière d’une larve et de ne plus percevoir le sens de cette vie vouée par essence à l’échec, il faut croire. Il y a le souvenir d’étés ensoleillés où l’insouciance avait droit de cité et la jeunesse permission de pérennité. Il y avait l’illusion de l’enfance infinie, il y avait l’absence de souci, il y avait la simplicité de la vie et le désir de croquer chaque jour sans y réfléchir. Il y avait, aujourd’hui tout s’est évaporé, tout s’est perdu dans le champ de l’oubli et la fadeur du quotidien.

Elle avait toujours senti une sorte de double-jeu chez les adultes. Et plus ce constat se vérifiait au fil des années, plus son désir de rester dans le monde ouaté de l’enfance se confirmait. Ils essayaient toujours de leur cacher des choses à eux, pauvres enfants encore innocents, mais plus pour bien longtemps.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,