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Tout de même, mon Elanette, tout de même…

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Catherine Perrin

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— Bonjour Elani
Une vieille femme venait de surgir de nulle part. Pourtant, la marcheuse aurait reconnu ces yeux verts n’importe où.
— Somine, tu m’as tellement manqué.
Somine haussa les épaules et fit demi-tour, sans s’occuper d’Elani qui raffermit ses doigts gourds autour de son bâton pour lui emboîter le pas. Et recevoir dans les jambes les ronces qui se refermaient derrière la vieille femme. Celle-ci fit une pause et parla sans se retourner :
— Toujours en train de rêvasser ? Marche trois pas derrière moi, les ronces se rabattront quand tu seras passée.
Elles n’eurent pas à marcher longtemps pour atteindre une chaumière dont la façade était dissimulée par les fleurs rouges du rosier qui grimpait le long de la porte et courrait sur le mur. Une fois la porte franchie, Somine traversa une petite cuisine où luisait un feu de bois. Elle fit signe à Elani de s’asseoir devant une table où deux bols en terre cuite se faisaient face, souleva une bouilloire près du feu et revint vers la table pour déverser son contenu parfumé dans les bols.
— Tilleul, précisa-t-elle. Que veux-tu ?
— Je vais te le dire. Mais Somine, je voudrais savoir. Comment as-tu fait ? Pendant toutes ces années ? Pourquoi ne voulais-tu pas me voir ?
— Tu n’as pas fait tout ce chemin dans la forêt pour avoir des nouvelles de ma santé, dit la vieille femme en posant la tisanière sur la table et en s’asseyant. Que veux-tu ?
La visiteuse s’aida du dossier de la chaise pour poser son bâton contre le mur et se laissa tomber sur le siège.
— S’il te plaît. Aide-nous
— Aider le village ? C’est ce que tu veux ? Tout de même, mon Elanette, tout de même... ils m’ont chassée.
Elina sourit au surnom que plus personne ne lui donnait depuis que sa mère et son mari étaient morts, porta le bol à ses lèvres, puis se laissa aller contre le dossier.
— Si tu ne nous aides pas, nous allons tous mourir.
— Tout le monde va mourir. Dis-moi ce que tu es venue demander.
— Les brigands. A la Bâtie, ils ont tué tout le monde et incendié le village pour voler les troupeaux. Ils devraient arriver chez nous d’ici quelques jours. Il faut que tu nous aides.
Somine eut un sourire sans joie.
— Ils m’ont bannie en me traitant de sorcière, et maintenant ils appellent la sorcière à l’aide ? Je suppose qu’ils sont prêts à payer ?
— Tout ce que tu voudras.
— Evidemment....
Les deux femmes restèrent silencieuses.
— Repose-toi un peu sur le lit. Tu es épuisée. Est-ce qu’on n’a pas idée, d’aller courir dans les bois à ton âge ?
— J’ai le même âge que toi, grommela Elani. Je suis encore forte.
Mais elle s’endormit dès qu’elle eut posé la tête sur l’oreiller rempli du foin qui embaumait le lit placard.
Le lendemain, elles partirent de bonne heure et une fois arrivée au village, la sorcière ne perdit pas de temps en discussion avec Amos, le patriarche. Elle allait défendre les paysans et en contrepartie, ils lui donneraient ce qu’elle réclamerait. Et si les villageois n’étaient pas d’accord, eh bien, elle rentrerait chez elle et les laisserait à la merci des brigands. Ils acceptèrent, évidemment.
Les bandits débarquèrent le lendemain avant le coucher du soleil. Le petit-fils d’Elani, qui les avait guettés, prévint le village. Aussitôt les femmes emmenèrent les enfants et les troupeaux dans la forêt, les hommes éteignirent toutes les cheminées et se dissimulèrent dans les chaumières après avoir pris soin de laisser les portes ouvertes. Elani, cachée avec Somine derrière une broussaille et armée d’une faux rabattit sa capuche en voyant arriver les bandits. Certains montaient des chevaux fourbus, d’autres marchaient, mais tous, visages noircis, mines patibulaires, armés d’épées, de haches, de coupe-choux ou de poignards, aussi nuisibles que des doryphores dans un champ de pommes de terre.
Devant le village vide et les portes des fermes grandes ouvertes, les brigands marquèrent un temps d’arrêt. Le chef fit signe à deux d’entre eux de pénétrer dans une des chaumières. Ils passèrent la porte et Elani les perdit de vue. Puis, la porte se referma, sans bruit. Le chef fit signe à deux autres individus d’aller voir ce qui se passait. Ils ouvrirent la porte et commencèrent à fouiller et à jeter les ustensiles contre les murs. Ils lancèrent la table, les bancs et les paillasses à l’extérieur de la fermette et revinrent vers la sinistre troupe en criant qu’ils n’avaient rien trouvé, que les deux hommes avaient disparu. Alors, Elani se redressa, la sorcière fit un signe en murmurant une incantation. Les ombres des arbres et des maisons grandirent et devant la broussaille, la silhouette d’une femme encapuchonnée et tenant une faux à la main, s’allongea, s’allongea, s’allongea. Quelques brigands s’enfuirent.
— Bandes de lâches, revenez immédiatement mettre le feu à ce village, s’époumonait le chef
Mais les malandrins hypnotisés par les ombres qui s’approchaient d’eux, cherchaient à échapper à celle de la mort. Quelques instants plus tard, le chef lui-même tournait les talons et se sauvait. Les villageois étaient tirés d’affaire.
Restait à rétribuer l’incantatrice, sans qui le village ne serait qu’un tas de ruines et de cendres. Elle réclama son dû devant l’Assemblée au complet :
— Vous m’avez forcée à disparaître, vociféra-t-elle, alors que j’allais me marier. Vous m’avez forcée à vivre seule, alors que je ne demandais qu’à vivre parmi vous. Vous m’avez repoussée, alors que j’étais née dans ce village. Sachez que je vais repartir avec toutes vos ombres pour qu’elles me tiennent compagnie. Quant à vous, vous aurez à expliquer à l’Eglise pourquoi ce village n’a aucune ombre.
Le ricanement sardonique de Somine fut couvert par les jurons d’Amos. Des femmes s’évanouirent et des hommes montrèrent le poing mais personne n’osa s’approcher de la sorcière. Un signe, et l’ombre du patriarche se détacha pour se joindre à l’ombre de la vieille femme. Un autre signe, et les ombres des enfants rallièrent la première. Cris, pleurs, lamentations n’arrêtèrent pas la magicienne, les ombres des femmes retrouvèrent celles de leurs enfants qui commençaient à s’égayer dans la nature. Certaines se mirent à courir après leur ombre, bousculant la sorcière qui levait la main encore une fois.
— Somine, ça suffit maintenant.
Tout le monde se tourna pour regarder Elani qui s’était portée en avant.
— Tu ne les emmèneras pas. Il te suffisait de rester chez toi pour te venger. Les villageois t’ont bannie, c’est vrai, mais ils ne t’ont pas dénoncée au Grand Ordonnateur qui t’aurait brûlée vive après un simulacre de procès. Il ne cessait de rôder aux alentours. Il est mort à présent. Alors reviens vivre au village. Nous te construirons une chaumière et tu auras ta part de blé et de cochon.
— Evidemment, sourit la sorcière
— Oui, reviens parmi nous, approuva Amos. Nous saurons te protéger.
Ainsi fut fait. Les ombres retrouvèrent leur propriétaire. Et pendant de longues années encore, on put voir sur un banc à l’entrée du village, les deux vieilles femmes qui pouffaient de rire en se cachant la bouche, comme des galopines, à cause des facéties de leurs deux ombres. Les villageois avaient beau les réprimander, les prévenir qu’un juge ordonnateur pourrait passer par là, qu’elles donnaient le mauvais exemple aux filles, qu’elles avaient passé l’âge de ces bêtises, elles répondaient qu’elles avaient trop d’années à rattraper.

PRIX

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Beline · il y a
Quelle jolie histoire ! J'ai beaucoup aimé, bravo !
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anonyme · il y a
Très très très beau! Je m'abonne! BRAVO! Une invitation à lire ma ttc en concours. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Yasmine

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RAC · il y a
Bravo pour ce magnifique conte à double-sens qui mériterait un dessin animé ou un téléfilm ! A bientôt...
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AKM · il y a
Un beau texte ! Je m'abonne !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
Merci et au plaisir de vous relire !

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Catherine Perrin · il y a
Merci
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Francis Sapin · il y a
Une belle histoire proche du conte, avec une fin inattendue. Bravo. J'ai passé un excellent moment. Amicalement.
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Catherine Perrin · il y a
Merci de votre visite
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Val Silure · il y a
J'adore ! recommandé.
Au plaisir de vous lire sur le prix " RFI AUF jeunes écritures" :

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/cest-le-meilleur-exil

Merci

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Catherine Perrin · il y a
Merci de votre commentaire
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Un beau texte !
Je l'ai aimé.
Je vous invite à lire et soutenir mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Catherine Perrin · il y a
Merci d'avoir lu mon texte
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Issouf Nassa · il y a
Belle plume. le sens de l amitie si bien decrite.
Je vous invite a soutenir l'epopee d'un peuple d afrique https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Catherine Perrin · il y a
Merci de votre visite
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Chorouk Naim · il y a
Bravo
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Catherine Perrin · il y a
Merci
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MCV · il y a
Moi aussi, je découvre, et j'apprécie la cocasserie de cette histoire d'amitié sur fond de sorcellerie.
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Catherine Perrin · il y a
Heureuse que les facéties de ces deux amies vous aient plu.
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