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Tout ça pour ça !

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Azalée

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L’impact des gouttes sur le métal de la plaque brûlante transforme l’eau en minuscules bulles qui s’évaporent en quelques secondes, dans un chuintement grésillant. Elle tente de contrôler le tremblement de sa main et incline la bouilloire pour remplir la tasse. Alors qu’elle se rassoit devant l’ordinateur, une agréable odeur de tilleul se répand dans la pièce.
« En conséquence, vous êtes dessaisie du dossier, avec effet immédiat... ». La relecture du message, à haute voix et en détachant chaque mot, la plonge dans une colère noire. Tremblante, elle porte la tasse de tisane brûlante à ses lèvres et un peu de liquide se répand sur le clavier.
Mais sa fureur a au moins l’avantage non négligeable, de reléguer au second plan, la peur insidieuse qui la perturbe depuis un moment. Pourtant, le constat est là, lâchée par tout le monde, elle n’a plus d’échappatoire et va devoir faire face toute seule.
Juge... Pas évident pour une femme, même au vingt et unième siècle. Des années de sacrifices et de travail acharné pour en arriver là. Il y a cinq ans, son départ de Paris pour s’installer dans le sud de la France avait un double objectif : tenter de sauver son couple et vivre au soleil.
Résultat : son budget crème solaire a explosé et son couple aussi. Le divorce a été prononcé deux ans après sa mutation, la laissant seule avec un chat, une vieille maison pleine de courants d’air et un travail sans beaucoup d’intérêt. Finalement, l’annonce de sa mise à l’écart de la seule affaire intéressante en cinq ans, n’est rien de plus que la suite logique de la longue liste de déboires qu’elle subit depuis son arrivée ici.

Evidemment.., elle peut comprendre que cinq femmes assassinées en six mois, pose un problème, surtout dans une région qui vit principalement du tourisme.
Aucune piste sérieuse à ce jour, une couverture médiatique nationale et même au-delà. Et c’est sans doute là où le bât blesse... La publicité donnée à ces crimes et l’enquête au point mort... C’est évident, elle aurait dû voir venir le coup.
Les faits sont là : le tueur est passé à l’action plusieurs fois à un rythme régulier et selon un rituel précis. A un mois d’intervalle, à cinq reprises, une femme entre trente et quarante ans a été retrouvée chez elle, avec un trou dans la poitrine. A priori, à part le fait qu’elles étaient toutes femmes au foyer, rien ne relie les victimes entre elles.
Un coup de stylet, sorte de poignard à lame très fine, porté violemment, à gauche du thorax et assez profondément pour transpercer le coeur, voilà pour le modus operandi. Pas d’agression sexuelle, un travail méthodique, sans effusion de sang. Aucun indice, ni empreinte ADN.
Heureusement rien à voir avec les scènes de crime sanglantes et écoeurantes de sa période parisienne. Au début de sa carrière, le pire pour elle, était l’odeur du sang presque coagulé, mélange de relents de viande rouge et d’effluves métalliques. Mais ce sont les éventrations et l’odeur des viscères intestinales éparpillées qui, à l’époque, ont failli avoir raison de sa vocation.
Ici, rien de tout ça, une scène de crime propre, pas de trace de lutte, uniquement une femme, transformée en poupée de chiffons avec des yeux écarquillés. Pas d’effraction non plus.
L’enquête s’est longtemps concentrée sur les livreurs, facteurs, plombiers, et même médecins, mais sans résultat.
Le plus effrayant est sans aucun doute l’expression des visages, un mélange de sidération et de douleur. C’est sûr, elles ont eu le temps de se voir mourir..
Elle entend encore le légiste répéter les phrases charitables de circonstance : “Rassurez-vous, elle n’a pas souffert, la mort a été quasi instantanée...” Foutaises habituelles.

C’est le troisième assassinat qui a mis le feu aux poudre ou plutôt aux médias. Le commandant, chargé de faire les premières constatations, découvre en arrivant sur les lieux, que la victime est sa fille. Le tsunami médiatique déclenché à la fois par l’attirance du public pour les serial killers et par ce quiproquo sordide, a valu à la juge, une véritable consécration. Andy Warhol pas mort... Sauf que d’interviews radio, en émissions télé, sans oublier les articles de presse, elle a largement dépassé le quart d’heure de gloire qui lui était théoriquement imparti et ce comportement déontologiquement discutable, n’a pas fait l’unanimité au sein même de son équipe.
“ Il semble bien qu’on vienne de me présenter la facture...” se dit-elle en soupirant et en caressant mécaniquement le chat qui vibre doucement contre son ventre. Comme si elle n’avait pas déjà payé assez cher... Plus de mari, pas d’enfants, la quarantaine passée, sa famille à Paris. Et maintenant une ambiance de travail détestable. Tout ça pour ça...
Plongée dans ses rancoeurs, elle ne remarque pas tout de suite que le chat ne ronronne plus. Les oreilles dressées, il regarde avec insistance en direction de la fenêtre. Elle n’est pas facilement impressionnable, mais depuis quelques jours elle est envahie par un mauvais pressentiment. Elle a l’impression d’être surveillée. Peut-être un journaliste en mal de scoop, la rançon de la gloire en quelque sorte. Elle se lève, s’approche lentement de la fenêtre et la peur lui pince l’estomac à la vue d’une ombre qui semble se dissimuler derrière le portail. Une sueur glacée coule dans son dos et entre ses seins.
Fidèle à elle-même, elle choisit de faire face. Elle ouvre la porte, s’avance dans l’allée et dans le silence de la nuit, lance un “Qui est là  ?” qui tient plus de la sommation que de la simple question.
Un homme surgit de derrière le pilier. Instinctivement, elle se met en position de self défense, mais elle reconnaît immédiatement le commandant qu’elle a malencontreusement envoyé sur la scène de crime.
Après un instant d’hésitation, elle l’invite à entrer et s’étonne de sa présence à cette heure tardive. Il ne répond pas et reste debout au milieu de la pièce. Elle lui propose une tisane qu’il accepte et alors qu’elle remplit la bouilloire, le policier s’approche de la table.
--- Je viens d’apprendre ce qu’ils vous ont fait pour l’enquête... Je suis vraiment désolé et je suis venu vous dire que je ne voudrais pas que vous croyiez...
Sa phrase reste en suspens. Ses yeux fixent l’écran de l’ordinateur, alors qu’une expression de stupéfaction se dessine sur son visage. Il n’a même pas le temps de réaliser ce qu’il voit, qu’une douleur aiguë lui transperce le flanc gauche.
Elle a pourtant l’habitude, mais n’a pas anticipé la force de défense d’un homme entraîné et le poignard à dérapé sur la troisième côte. C'est trop bête, une erreur de débutante. Seul le poumon est transpercé, le coeur n’est pas atteint, ce qui a pour effet de prolonger l’agonie et de provoquer des vomissement spasmodiques d’hémoglobine. Elle soupire et se dit que vraiment, la série noire continue. Elle n’a pas d’autres choix que de nettoyer elle-même le plus vite possible. Elle sait très bien que si ça sèche, elle en aura pour des heures à gratter. Elle attend que les dernières convulsions cessent d’agiter le corps, et se met au travail vite et avec ardeur. Pendant qu’elle nettoie avec dextérité, les photos agrandies jusqu’à l’obscène, des yeux écarquillés des cinq victimes, défilent en boucle sur l’écran de l’ordinateur.
Dommage pour le commandant, il lui était tout dévoué. C’est pas comme ces femme qui vivaient aux crochets de leur mari et dont la seule activité de toute leur vie a été de pondre deux ou trois marmots. Elle sourit. Finalement, elles auront quand même servi à quelque chose, c’est grâce à elles qu’aujourd’hui elle est célèbre dans le monde entier, et c’est pas prêt de s’arrêter... Des bruits de voitures et des lumières bleues illuminent brusquement le salon. Encore à genoux, elle tente de rassurer le chat affolé qui s’est caché sous la table. Elle se relève et se dirige vers la fenêtre. Elle est un peu étonnée. Une équipe télé, déjà ?

PRIX

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Kiki · il y a
La chair de poule en vous découvrant au fil de la lecture; J'ai aimé je vous le fais savoir. BRAVO.
Je vous invite si vous avez l'occasion à aller lire le poème sur les cuves de Sassenage ainsi je vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique. MERCI d'avance

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Pascal Depresle · il y a
Joli découverte, j'aime sans restriction. à l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers. Merci.
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Evinrude · il y a
Parfaitement dépeint, rebondissements haletants, chute surprenante !
Mon vote !
Puis-je vous inviter à venir découvrir deux de mes publications en lice pour l'automne :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-marteau-et-les-etoiles et http://short-edition.com/oeuvre/poetik/prends-ma-main-porte-ma-peine

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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Jean Calbrix · il y a
Un texte très bien écrit, et une histoire qui accroche d'entrée de jeu. On plaint sincèrement la juge pour tous ses déboires, puis vient la chute, renversante ! Bravo, Azalée, pour ce TTC bien noir qui aurait dû, à mon humble avis, accéder en finale ! Vous avez mon vote.
J'ai ici un ttc pour le fun et le rire si cela vous tente : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Fred Panassac · il y a
Des portraits psychologiques saisissants et des rebondissements sans trêve jusqu'à une chute aussi inattendue que glaçante et terrifiante.
Mes votes force 5 pour ce thriller en milieu judiciaire servi par votre écriture précise et fluide.

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Azalée, pour ce drame si bien mené et si penetrant ! Mes votes !
Mon œuvre, “Kidnapping”, est en compétiton pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !

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Chantane · il y a
cela fait froid dans le dos! que de noir, bravo, mon vote et bonne chance
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Azalée · il y a
Merci Chantane !
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir,Azalée, mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !

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Arlo · il y a
Production tardive mais excellente. Une histoire de vie intéressante qui nous laisse en haleine. Bravo. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bon après-midi à vous.
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Stéphane Sogsine · il y a
Je me suis moi aussi laissé surprendre par cette serial killer au rythme dément... Le mien met cinq ans pour tuer cinq femmes. ;-)
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Azalée · il y a
Merci Sogsine... Oui, chacun son rythme ;-) !
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour,Azalée ! Mon “Soleil automnal” est en Finale d’Automne 2017. Je vous invite à venir le lire et le soutenir si le cœur vous en dit. Merci d’avance et bonne journée !
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