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Ecrire un peu, beaucoup, passionnément, à la folie... et parfois pas du tout : dessiner, photographier, jouer - danser, Puis écrire à nouveau. Recommencer. Et regarder ailleurs  [+]

Fermer un livre et ne pas le rouvrir.
Ne pas le rouvrir, et ne pas ouvrir celui à côté. Ne pas tendre le bras pour en saisir un autre. Ne pas se lever pour aller voir ce qui se cache sur l’étagère, dans la bibliothèque. Ne plus se rendre dans les bibliothèques, ni dans les librairies.
Ne plus regarder les titres des bouquins dans les vitrines, ni les quatrièmes de couverture dans les rayons.
Ne plus aller chez les bouquinistes, ne plus acheter de livres de poche, ne plus regarder les émissions littéraires.

Avoir lu tout ce qui m’intéresse.

Les Iliades et les Odyssées, les livres de voyage et d’aventure – les botanistes en Amériques, les barbares en Asie, la Chine au 16ème siècle, les anthropologues au 20ème, les Gulliver et les Robinson, les contrées de Jules Verne, les explorateurs en Sibérie, les dessinateurs d’oiseaux au Nouveau Monde : lu.

Le Nouveau Roman, l’absurde, les surréalistes, les naturalistes, les symbolistes, les Balzac et les Hugo, les Shakespeare et les Kafka, les romantiques et l’OuLiPo, les indépendants et les non-alignés : fait.

Ne se passionner ni pour les autobiographies ni pour les romans à l’eau de rose.

Les enquêtes policières, les romans d’espionnages, les polars, les rompols, les thrillers, les commissaires et les voyous, les cambrioleurs et les inspecteurs, les enquêteurs, les détectives privés, les bandes organisées, les mafias russes et les espions venus du froid, les doubles-jeu et les taupes yankees, les gentlemen et les hommes de l’ombre, les condamnés et les évadés, les vengeurs, les incorruptibles, les flegmatiques, les indics, les armes blanches et les automatiques, les cérébraux, les calculateurs, les gros bras, les méthodiques, les scrupuleux, les sans vergogne et les respectueux, les déontologiques : vu.

Pas de livre de cuisine – ni méditerranéenne ni scandinave, pas plus en sauce que minceur, pas sucrée-salée, ni à la mode de nos grands-mères – , pas de guides touristiques, pas de livre des records, pas de livre de photos – ni capitales européennes, ni steppes du Caucase, ni forêt amazonienne.

Les romans d’anticipation, les troisièmes dimensions, les elfes et les farfadets, les extraterrestres à visages humains, les humains à pouvoirs surnaturels.

La poésie et les descriptions,
Les gentils anti-héros, les méchants à bon fond,
Les seconds plans qui se révèlent primordiaux,
Les accumulations,
Les histoires empathiques, les histoires érotiques,
L’histoire des pommes et des pommiers,
L’histoire du Portugal au 17ème siècle,
Les sagas islandaises, les récits de samouraïs.

Pas d’ésotérisme, pas de politique politicienne, pas de guérison miraculeuse, pas de religion ni d’embrigadement, pas d’angélisme.

Avoir lu de tout, avoir lu tout ce qui m’intéresse.

Pas par suffisance ni par pédantisme, juste par constat. Sans plaisir, sans autosatisfaction.

Le vérifier en ouvrant de temps en temps un livre prêté ou une revue chez un ami : ça n’a pas de goût, c’est du déjà lu : ça ne donne pas envie. Ça ressemble trop à untel, ou bien ça ne vaut pas tel autre.
Ce n’est pas de la mauvaise volonté : ça ne donne pas envie de lire.

Le prendre d’abord à la légère, sur le mode du mauvais millésime, ou de son propre état passager. Attendre que ça passe, que ça revienne.

Se rendre à nouveau, au bout d’un mois, dans une librairie. Parcourir les rayons, laisser traîner son regard, retourner quelques volumes. Se forcer à en ouvrir un, parcourir quelques lignes au hasard. Et ressentir la même chose.
Ne pas s’affoler, le prendre à la rigolade.
L’évoquer avec quelques amis, tâter le terrain. Mémoriser leurs nouveautés favorites, se refuser à ne juger un livre que sur son titre mais ne pas en trouver un seul à son goût. S’inquiéter pour eux, puis s’inquiéter pour soi.

Laisser passer encore un mois ; puis aller dans une très grande librairie et demander conseil : exposer son cas, dire son désarroi, dire ses craintes et ses mauvais pressentiments – se confesser. Ne pas être pris au sérieux mais être vu comme un client, se voir proposer un roman millénariste, un thriller érotico-comique, un traité sur l’art de demander une augmentation à son chef de service, et 1001 astuces pour garder le sourire devant sa glace.
Se sentir seul, et incompris, mais se donner une chance et acquérir le tout.
Chez soi, laisser les livres se reposer, les entasser un jour ou deux puis en disposer dans chacune des pièces de son habitation.
Attendre le moment propice.

Repousser chaque jour l’instant fatal.
Ressentir une nausée à l’idée d’en ouvrir un.
Ne fermer la télévision qu’après 23h, la radio qu’après minuit et son journal qu’après 1h30. Surfer sur internet en arrivant chez soi, jouer à des jeux électroniques débiles mais addictifs dans les transports en commun.

Se rendre à l’évidence : avoir lu tout ce qui m’intéresse.

Jeter les derniers livres achetés, garder les plus anciens par nostalgie et par manque d’imagination quant à la décoration pouvant combler les espaces libérés.

Avoir lu tout ce qui m’intéresse. N’être plus intéressé par ce qui est raconté à l’écrit.
Ne plus supporter les histoires racontées.
Ne vivre que dans le présent des évènements de l’actualité – dans le monde comme à côté de soi.

Accepter la situation.

Se faire une raison : absence de curiosité, consommation totale du stock reçu à la naissance. Satiété. Ne pas s’en vanter.


Avoir lu tout ce qui m’intéresse. Il est normal de ne pas lire ce qui ne nous intéresse pas.

Avoir lu tout ce qui m’intéresse. Se soupçonner soi-même de fainéantise. S’interroger sur la fin de l’Histoire, la fin des histoires, la fin de la nouveauté. La fin des inventions, la fin de la création, de la créativité.

Avoir lu tout ce qui m’intéresse.
Et après ?
Se demander ce qu’il y a après la fin d’une histoire, sur ce qui se passe après un point final. Sur la décision de terminer un livre, sur la portée d’une telle décision.
Se poser des questions sur la réversibilité d’une fin, sur l’annulation d’un point, sur la prolongation d’une histoire. Sur les come-backs, les suites, les répétitions, les parjures, les pastiches et les imitations, les fausse-sorties et les remords de bonne foi.

Avoir lu tout ce qui m’intéresse.
Chercher à se souvenir du dernier livre lu avec plaisir, du dernier plaisir pris à lire un livre.

Puis sortir une feuille blanche.
Puis sortir un stylo. Puis tracer quelques mots
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prijgany prijgany · il y a
Que de cris... zen RKJ... on se pose là ! Rire... mon vote pour ces humeurs... passagères... pas sûr du tout. Rire.
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Christian Pluche · il y a
Je double le score ! J'aime l'écriture et le style tout dans la sobriété. Si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sous-la-poussiere-l-ivresse ... et à votre santé !
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Rosine • · il y a
J'aime l'intelligence qui se dégage de ce passage à vide, bravo ! + 1 bien sur
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RKJ · il y a
Merci Rosine, mon 1er vote et 1er commentaire :-)