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Touché-Coulé

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Bellinus

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En compét

Cet été-là, c’est près de Toulon que je dénichai l’Eden. Un panneau annonçait que l’accès à la mer était dangereux mais j’avais passé outre et mon audace fut récompensée : au détour du sentier, cernés de rochers, 10 m2 de sable fin. Mon oasis de poche !
Mais dépit le surlendemain : un drap de bain était déjà déployé. Dans la mer, un point noir avançait. Sur le coup, contrarié, je faillis renoncer. Je descendis pourtant vers mon havre privé et étendis ma serviette à côté de l’autre encore inhabitée. Je gardai provisoirement mon maillot et, assis en tailleur, je me mis à suivre les évolutions du nageur. Car c’était sûrement un garçon, à en juger par les tongs géantes échouées sur le sable !
Je n’attendis pas longtemps. Embusqué derrière mes verres fumés, je contemplais béat l’éphèbe sortant des flots. 20 ans à peine. Corps longiligne, peau mordorée, foulée élastique. Un sourire engageant, des yeux d’un bleu intense. Une bonne bouille de boy-scout trop vite monté en graine. Sa tignasse d’or ! J’allais oublier la pièce maîtresse : mon inconnu portait un slip de bain immaculé, pas un lycra siglé, non, plutôt un maillot en coton à l’ancienne suggestif et pudique. L’effet fut saisissant lorsqu’il s’ébroua : d’une cuisse à l’autre, le trop lâche tissu ployait sous le fardeau. Indécente pudeur ! Deux énormes palourdes entre lesquelles se recroquevillait (adorable contraste !), sous l’effet de la fraîcheur de l’onde, un charmant bigorneau.
Pour masquer mon trouble, je hâtai les présentations.
— Salut ! Ça ne vous ennuie pas que je me mette ici...
— No problem. Mon coin à moi aussi... Suis basé à Toulon. Moi, c’est Billy...
Je dus lancer un regard incrédule car il ajouta aussitôt :
— Si, si, je t’assure. Enfin, mon vrai prénom, c’est William, mais tout le monde m’appelle Billy. Et même Bébé Billy !
Il me tend une main vigoureuse. Son nombril, que sa courbette plisse, m’adresse un clin d’œil complice. L’archange s’ébroue encore.
— Waouh !
S’étant délesté d’une chiquenaude de son caleçon antique, Billy me tourne toujours le dos, tout à son culte solaire. Ses fesses d’albâtre contrastant avec le dos hâlé bombent vers moi. Sagement assis, je feins de me passionner pour mon roman. Vaine concentration. Mon regard est hypnotisé par les deux môles neigeux. Damned, qu’il se retourne ! Comme s’il avait ouï ma supplique muette, mon gabier de misaine me fait face à présent.
— Au fait, l’intello, ça te gêne pas que je me foute à poil ? C’est l’endroit rêvé, non ?
Sans attendre ma réponse, l’insolent s’esclaffe, plonge sur sa serviette, s’allonge à plat ventre. (J’ai entrevu le triangle des Bermudes !) Les deux dunes tressautent, le jeune corps s’étale voluptueux. Je me retrouve dans la même posture, reins cambrés, postérieur au soleil.
Mon gisant ne bouge pas, ne dit mot. Somnole-t-il ? Se peut-il qu’il ne soit qu’un touriste lambda ? Mais non, il m’a parlé de sa base navale. Alors, un vrai moussaillon ? Mais peut-être n’est-il pas d’humeur à badiner entre deux escales. Ô rage, ô désespoir ! Et ce maudit bouquin qui me raidit la nuque. Car je dois avouer qu’entre la blancheur des pages et la candeur des fesses, la concurrence est déloyale. En fait, le jeunot attendait... il m’attend. Tournant enfin la tête de mon côté, il me fixe droit dans les yeux. Il a repéré mon chapitre en rade : son heure est venue. Ses mirettes étincellent. Mon ange blond me toise, enjôleur ; sa langue pourlèche à présent ses lèvres gourmandes. Je ne bouge toujours pas, scotché à ma serviette, seule mon ancre menace de s’arc-bouter... Ce n’est décidément plus tenable. À l’assaut, moussaillon !
D’un bond, me voici à la poupe. Le mousse n’a pas encore hissé le mât de misaine. J’étreins, sous le hauban, l’escarcelle pantelante au goût d’embruns que je flaire et caresse. Et tandis que dextre et bouche maintiennent de force ce doux esclavage, ma main gauche fourrage dans la touffe de lichen. Le chaton a miaulé : son rostre à présent quémande un câlin. Ohé matelot ! Il faut dresser ta vergue. J’ahane, m’impatiente, arrime mon désir à sa bitte d’amarrage. De dos, je ne peux voir le gaillard d’avant mais je sens l’aileron de quille, sa raideur, sa chaleur engageante. Ma main gauche a abandonné l’étoupe pour palper la mâture. Je souque ferme tandis que mon écouvillon veut enfin mouiller l’ancre. Le rythme s’accélère. À tribord toutes !
Mes paumes arpentent le pont-arrière, massent la carène, évasent le lamparo : l’œillet parme palpite, frissonne, aspire la brise du large. Envie irrésistible d’éplucher illico cette tendre crevette ! Paré pour la manœuvre ? À l’abordage ! Dady souque ferme, Baby donne du lest. Nous haletons, tendrement enlacés. Nos pieds s’amarrent dans le sable chaud tandis que ma proue s’arrime au puissant galion. Quelle étrave ! Quelle allure ! Quelle régate ! Nous filons au moins à quinze nœuds. Le vent gonfle nos voiles, le roulis nous emporte. Nous cinglons vers l’extase...
Bien plus tard, chacun se retrouve échoué, exténué, vidé mais à bon port. Silence infini. Juste un doux clapotis. Sur le sein du marin encore haletant, une mousse opaline ; dans ses yeux outremer, des larmes de bonheur...
Ma goélette, mon cadeau de Neptune, mon mataf de Rochefort ! Il est si beau, Billy Budd, avec son chef bouclé poudré de sable fin ! Si tendre avec son air canaille de moussaillon pubère ! Plus accueillant qu’un port quand il m’ouvrit sa soute...
C’est alors qu’attendri, je n’eus qu’une pensée, une seule référence : cette phrase que la veille j’avais surlignée, le sésame d’Herman Melville, dans l’ultime manuscrit presque illisible qu’il laissa à sa mort en 1891 et qui moisit 28 ans durant dans un coffre.
Cette phrase vécue un été en rade de Toulon !

« L’esprit qui habitait Billy et qui regardait par ses yeux célestes comme par des fenêtres, ce quelque chose d’ineffable qui creusait d’une fossette ses joues hâlées, assouplissait ses jointures et dansait dans ses boucles blondes, était ce qui faisait de lui, par excellence, le Beau Marin. »

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Virgo34 · il y a
Un récit empreint de poésie. C'est surtout cet aspect que j'ai apprécié.
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Laureline · il y a
de très belles images, mes votes
si ça vous dit https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/operation-maxwell

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Aurélien Azam · il y a
Ah ah je ne m'attendais pas à ce revirement dans le récit ^^ Tes métaphores sont délectables :)
Merci et bravo pour ce texte, Bellinus !
J'ai également écrit une nouvelle dans la catégorie "jeunesse" (Les Pirates du Ciel Azur) et une autre dans la catégorie "grands enfants" (Le Ballon Pirate !). Si tu le souhaites, n'hésite pas à voguer en ces mots inconnus, en espérant que tu y fasses beau voyage :D
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-pirates-du-ciel-azur
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-ballon-pirate

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Jose · il y a
Un "Querelle de Brest", version ensoleillée et joyeuse...
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Patrick Gibon · il y a
je viens de naviguer dans des mers plus que chaudes et ruisselantes d'humide douceur, en lisant votre texte queue d'une main!
avec l'autre je devais godiller entre une foultitude de mots divaguant, inconnus pour moi, pôvre puceau de la voile, mais gonflé par tant d'audace je continuais sur tous les fronts, quelque peu haletant, nez en moins; il sentait pendant ce temps, dressé comme une vergue, de délicats embruns et effluves d'âcres apnées en eau trouble mais si rassérénantes, et le fin ah! le... jaillissant--... ouf!... et re ouf le ouf!, ou, na et re nana!
mes multiples voix, toutes extatiques, ne peuvent plus queue s'exprimer, désormais, qu'en un râle totalement jaillissant des tréfonds de mon être!
je ne perdrais cependant pas le cap de ma bonne aventure?:
nouveau surfer sur short, notamment en très très courts, principalement "la plage" et le "jardin des délices".

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Bellinus · il y a
Patrick, quel talent fantastrique ! Oui, la mer (et ses plaisirs ingénus) recèle une série de mots plus réjouissants les uns que les autres. Je vous offre ceux-ci, techniques à 100% et sans coefficient éroticomystique – mais l'imagination littéraire peut en être aisément titillée (surtout à propos du dernier terme marin) : la cadène de patatrac, le winch de trinquette, les ferrures d'étambrai, le nœud de gueule de loup, le quenouillon, l'emplanture de chandelier... et le vit du mulet, qui me rappelle vaguement quelqu'un !

http://www.marin-ok.ch/lexique-des-termes-marins-fr1466.html

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Patrick Gibon · il y a
queue d'enseignements d'un coup! faut que je note TOUT, je serais moins kon après, "c'est déjà ça"!
sinon avez-vous fait un tour sur mes textes? j'insiste, je ne devrais pas, ce n'est guère "subtil" ni seyant mais c'est avant tout parce que votre lecture critique m'intéresserais au plus haut poing! d'autant plus que le style n'a rien à voir avec ma diatribe enflammée, écriture automatique, j'adore les surréalistes!, sauf peut-être "création 2" plutôt loufoque mais non retenu en compét', trop "décalé" comme le vôtre d'ailleurs! merci, cordialement!

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Xibo · il y a
Les termes marins me semblent tellement plus clairs maintenant !!! ;-)
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Bellinus · il y a
... mais, matelot Xibo, votre Commandant risque de froncer le sourcil si vous confondez durant la manœuvre bite et bitte !
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Xibo · il y a
;-) ! S'il fronce les sourcils juste pour un thé en plus !!! ;-)
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Alain Lonzela · il y a
Très belle virtuosité et un texte des plus ré-jouissants ;-)
Bravo et bonne chance

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Bellinus · il y a
Merci des compliments ! Quant à mes chances sur Short, à l'évidence et depuis fort longtemps, je n'en ai aucune. Pas grave... Juste le plaisir de délirer et de partager.
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Alain Lonzela · il y a
Lol quel optimisme ;-). Mais effectivement, je suis d’accord : l’important c’est de participer et de s’amuser.
Ce qui n’empêche pas que vous pourriez avoir une belle surprise. Qui sait ?
Quoi qu’il en soit, très bonne histoire, et j’espère une bonne surprise pour vous.

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Fred Panassac · il y a
L'approche souriante du sujet est très réussie, car sourire il y a vraiment à la lecture de ces métaphores maritimes, flore et faune confondues, et les aventures des maillots de bain extensibles et flasques sont cocasses. On ressent le plaisir que vous avez eu à écrire !
Tous mes votes !

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Bellinus · il y a
Merci, chère Fred, d'avoir apprécié ces métaphores permettant de naviguer sensuellement entre récifs et sables mouvants. Bel été à vous et bonne inspiration pour cette "opération sourire 2018". Donc à vous lire.
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Fred Panassac · il y a
Merci Bellinus. Mon premier texte étant en catégorie Jeunesse, rien d’érotique mais un peu de suspense théâtral...
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Magnus · il y a
bonjour Bellinus,
superbe nouvelles Bravo. J'ai beaucoup apprécié. A quand la prochaine?

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Bellinus · il y a
Merci du compliment ! Dans le même genre ("Erotisme pour rire et mots en folie"), si vous aimez l'art contemporain et vous vous interrogez sur la folie mercantile qui hélas s'en empare, c'est ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/zoltan-pollock-ou-le-secret-de-l-art-contemporain

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Bellinus · il y a
Mon petit doigt me dit que Magnus va bientôt publier ici une nouvelle. Bienvenue au club ! Et tous mes encouragements, avec ce conseil : il vaut parfois mieux publier en libre que de subir la sélection parfois impitoyable, souvent incompréhensible, de l 'Editeur. Et l'avantage en libre, on peut revenir à son texte, le peaufiner, enlever les scories... Mais chacun fait bien ce qu'il veut et, à part une compétition une fois l'an (bissextile), je m'en tiens à ma devise : ici "pour être lu, pas forcément élu". Bienvenue à toi, cher Magnus le bien nommé ! A te découvrir très vite.
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Hervé Mazoyer · il y a
Euh je viens de m apercevoir que les deux textes en dessous de vous se nomment respectivement 2 cm et 40 cm....aucun rapport j espère ?
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Bellinus · il y a
Vérification faite, ce serait plutôt et très précisément 28 cm !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/luxurieuse-mangrove

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