Top chrono

il y a
3 min
176
lectures
181
Finaliste
Jury

Après avoir exercé durant plus de trente ans la profession de journaliste en Suisse romande, j’ai commencé, en 2019, à écrire des textes littéraires à l’occasion de différents concours  [+]

Image de 2020
Image de Très très court
Chaque matin, Ulysse suivait le même rituel. Levé à 5 h.30, il avalait son petit déjeuner composé de céréales vitaminées, de deux bananes et d’un jus d’orange frais pressé. Le café, ce sera pour le retour. A 6 heures pile, il enfilait ses baskets fluos, ajustait sa lampe frontale, passait sa montre GPS cardio au poignet gauche, et traversait, en foulée progressive, le petit village endormi de Treffort.
En quittant la ferme rénovée dominant le lac de Monteynard, encore plongé dans la nuit, il poursuivait une nouvelle fois, ce matin-là, l’objectif de réaliser le tour du lac en moins d’une heure. Quoique bien entraîné, habitué aux compétitions régionales de course à pied qu’il remportait souvent, il n’était jamais parvenu à franchir les 12,5 kilomètres en moins de 60 minutes. Le passage sous cette barre était devenu obsessionnel.
La régularité de sa foulée, son rythme cardiaque et respiratoire, la qualité de sa préparation physique n’étaient pas en cause. Ulysse n’osait l’avouer à personne : il souffrait de vertige. Il en était sûr, sans ces deux passerelles himalayennes qui se mettent en mouvement à chaque pas, à 85 mètres au-dessus du canyon, il aurait déjà atteint son objectif.
La distance à parcourir n’est pourtant pas longue, moins de 500 mètres sur les deux passerelles de l’Ebron et du Drac. L’obstacle n’en restait pas moins énorme aux yeux, et aux tripes, d’Ulysse. En apesanteur, l’estomac poussé dans la gorge par le vertige, le sportif n’en menait pas large. Il s’engageait à tâtons sur les passerelles, cramponné aux câbles, le regard rivé sur le haut de la falaise. Surtout ne pas baisser les yeux sur ses pieds et l’eau du lac, visible à travers les grilles posées sur l’armature métallique en constant mouvant oscillatoire.
Ces deux passages délicats, traversés à petits pas et à grands battements de cœur, lui faisaient perdre au moins trois minutes. Sans parler du temps de récupération jusqu’à ce que son rythme cardiaque redevienne régulier.
Ce matin-là, Ulysse avait réalisé un excellent temps intermédiaire à l’entrée de la passerelle de l’Ebron. « Est-ce que, cette fois, je vais enfin pouvoir atteindre mon objectif », se demanda-t-il, en fixant sa montre. Avec appréhension, il avait déjà posé le pied sur l’instabilité câblée, lorsqu’il entendit un chant s’élevant au-dessus des eaux du lac. La mélodie, douce, presque sirupeuse, l’envoûtait, sans pour autant l’endormir. Bien au contraire. Son vertige l’empêchait de découvrir la provenance de la voix. Le chant provoqua des effets bizarres. Ses jambes se raffermirent, son estomac se dénoua, son cœur cessa de battre la chamade. Sans même s’en rendre compte, Ulysse parvint à traverser la passerelle au pas de course.
Il ne chercha pas à comprendre, et força un peu le rythme, quasiment certain de pouvoir, cette fois, battre son record. Mais, arrivé à l’entrée de l’étroite passerelle du Drac, le vertige le reprit. Aucune voix ne vint à son secours. Passé la ligne d’arrivée, symbolisée par la porte de sa maison, Ulysse jeta un coup d’œil inquiet à sa montre. Le chronomètre s’était arrêté sur 61 minutes. Il avait amélioré son record de deux minutes, sans franchir la fameuse barre. Ce jour-là, le café eut un goût un peu moins amer que d’habitude.
Le lendemain, ragaillardi par sa performance de la veille, Ulysse traversa une nouvelle fois la passerelle de l’Ebron au pas de course, stimulé par la mélodie miracle qu’il songea à inscrire dans sa mémoire. Avant de franchir l’ouvrage du Drac, il décida de fredonner la douce mélopée, et put ainsi traverser en courant les 220 mètres surplombant le vide. De retour à la maison, le chronomètre indiquait 59 minutes.
Fier et heureux d’avoir atteint son objectif, Ulysse n’était guère motivé à recommencer l’épreuve, au risque d’échouer. Le lendemain, il se leva donc un peu plus tard que d’habitude. Il ne força pas le train. La performance ne l’intéressait plus. Il voulait, en revanche, savoir quelle était l’origine de la mystérieuse voix.
Délivré du vertige, il se planta au milieu de la passerelle et chanta la mélodie inscrite dans sa tête. Soudain, une voix lui répondit en écho. Le jeune homme scruta les eaux du lac, et vit avec stupeur le visage d’une fille blonde qui nageait au pied de la falaise. Fasciné par sa beauté, il tenta de lui parler, mais le vent emporta ses paroles, ignorées par la jeune femme.
Ulysse, curieux certes, mais aussi amoureux de la belle inconnue, voulut en avoir le cœur net. A l’aube, il emprunta un canoé oublié près du parking des Vignes, et se dirigea vers le canyon de l’Ebron. Son cœur n’était plus chronométré, mais ouvert sur l’environnement. Il découvrit avec enchantement ce que sa soif de performance sportive avait complètement occulté. La beauté des eaux turquoise du lac, la splendeur blanche, au lointain, du massif des Ecrins, l’odeur des pins, la majesté des chênes, l’élégance des hêtres, les formes fascinantes des argiles litées grises des falaises, l’ombre furtive des truites.
Parvenu dans le canyon de l’Ebron, le cœur serré, Ulysse entama le chant magique. Soudain, une tête blonde surgit. « Je m’appelle Serena », dit-elle, en s’appuyant légèrement sur le bord du canoé. « Et moi, Ulysse », répondit-il, subjugué. Elle remarqua le regard de feu d’Ulysse. « Je dois vous avertir. Je ne suis pas une femme pour vous », avoua-t-elle, d’un air triste. Elle s’appuya plus fortement sur le canoé. Ulysse découvrit qu’elle était nue. La sublime poitrine de la jeune fille se balançait au rythme du tangage de l’embarcation.
« Je dois vous quitter », dit-elle brusquement. « Je reviendrai demain », promit Ulysse, avant de voir Serena plonger dans les profondeurs du lac. Le lendemain, Ulysse était au rendez-vous. Il chanta longtemps, très longtemps. Personne ne répondit. Puis il vit une forme sortir de l’eau à la vitesse de l’éclair. Il reconnut la tête blonde. Serena fendit les airs, se retourna brusquement, et plongea. Le bas de son corps, en forme de poisson, disparut dans le lac.
181

Un petit mot pour l'auteur ? 62 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
Je me délecte de votre écrit. Je pars vous lire, ailleurs, encore.
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci Firmin pour ce très beau compliment. Je suis fier de faire partie de vos abonnés.
Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
Je vous en prie, Willy Boder. Peut-être voudriez-vous découvrir mon autiste linguiste ?
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Je m'y rends de suite.
Image de Julien1965
Julien1965 · il y a
Très beau texte que je découvre et j’aime cette fin onirique. Bravo à vous.
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci beaucoup Julien. La chute est toujours un moment délicat où l'auteur peut trébucher.
Image de So lène
So lène · il y a
Je suis déjà allé plusieurs fois aux passerelles himalayennes ! C’est vraiment impressionnant, et dans votre texte on retrouve très bien les sensations qu’on y rencontre. Au début, même si on n’a pas le vertige, on n’est pas très à l’aise sur la passerelle. Et puis ensuite, une fois notre peur vaincue, l’ambiance et le paysage deviennent fantastique et on croirait entendre le chant de la sirène (quand il n’y a pas trop de monde). J’ai adoré, bravo !😉😄
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci beaucoup So Lène. J'aimerais effectivement aussi connaître prochainement ces sensations. Content de savoir que ce texte décrit bien le paysage...car j'ai travaillé sur documentation. Les informations sur le site sont nombreuses, de même les images de photographes amateurs. Il manquait cependant celle de la sirène...
Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
C'est joli ce mélange realisto/ fantastique. Vraiment et une description du site qui n'est pas pesante. Meileurs voeux.
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci Mireille. Content que vous ayez apprécié.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Heureux qui comme Ulysse, je suis revenu ...
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci beaucoup
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci beaucoup Fred. La fin était ouverte. Sympa d'avoir pensé à une relation possible. Thème éternel : l'amour dépasse, parfois ou souvent, les avis divergent, le seul attrait physique de la première rencontre.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un avenir très aquatique se dessine pour Ulysse.
Bravo pour la sélection du Jury bien méritée !

Image de Gina Bernier
Gina Bernier · il y a
Et bien, Willy je reste sans voix! je comprend que vous avez été sélectionné par le jury.
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci beaucoup Gina pour ce compliment qui me va droit au coeur.
Image de alphar X
alphar X · il y a
C'est une nouvelle Odyssée que vous proposez, j'aime particulièrement la chute du texte. L'histoire ouvre de nombreux possibles . Bonne chance pour la finale !

Je vous invite sur mon texte en final pour le très très court.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-derniers-rayons-de-la-lune?all-comments=1&update_notif=1598796546#fos_comment_4446614

Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci. J'espère vous avoir fait un peu rêver.
Image de JD Valentine
JD Valentine · il y a
Votre histoire nous emporte dans ces eaux turquoises en compagnie de la douce Serena. Merci pour ce voyage. Beau récit. Mon soutien pour cette finale.
Image de Willy Boder
Willy Boder · il y a
Merci beaucoup de votre lecture attentive