Tondeuse blues

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Image de 2018
Ce printemps là, les rues se dépavaient, les usines grondaient. Grèves, manifestations, revendications. Le pays tout entier était agité d'un grand tumulte. Si grand que même l'homme providentiel en était ému et partait aux confins de l'empire chercher l'aide d'un vieux camarade.
Loin, si loin, la paisible ferme « Hount Claot », protégée par ses montagnes connaissait une autre agitation : Eugénie Sacristin allait donner le jour à son sixième enfant.
Plus d'essence pour la SIMCA , le tracteur bien trop lent et l'hôpital du chef-lieu trop loin : il fallait revenir aux vieilles coutumes et naître à la maison.
Ainsi naquit Albert, dans cet ancien moulin où il vit toujours cinquante ans plus tard.
L'enfant était... comment dire... pas comme les autres. Chétif, silencieux, calme, trop calme.
Comme dit sa nièce Emilie : « Tonton Albert, il a beau charger la batterie, il capte jamais le réseau ».
Le temps a passé sur Hount Claot. Naissances, mariages, décès, héritages ont façonné la ferme, ajouté ou retranché des champs, des bêtes.

Sur le plateau, l'usine d'aluminium a aspiré les jeunes et recraché des vieux.
Toujours seul, toujours secret, Albert n'a jamais quitté sa terre.

Maintenant, le voilà seul maître à bord.
Plus de frères ou de belles-sœurs pour lui donner des conseils ou lui faire des reproches.
Pas de femme non plus. D’ailleurs, en a-t-il jamais connu ?
Albert peut enfin se livrer sans entraves à sa passion :

La course de tondeuse à gazon !

Ho ! N'allez pas imaginer la tondeuse que vous poussez le samedi sur votre pelouse domestique.
Non. On parle là de machines de guerre, d'engins de compétition.
Des petits tracteurs aux moteurs gonflés, certains fonctionnant avec des carburants... exotiques .
En équilibre précaire sur son siège, moteur hurlant, chaque dimanche, Albert se bat comme un chien enragé contre d'autres passionnés. Toujours à fond, toujours plus vite, il gagne de plus en plus souvent.
On commence à le connaître dans le milieu. Son surnom ? « l'ours éclair ».
Son entourage s'est souvent moqué de ses « bizarreries », mais il y en a une que personne n'avait remarquée : Albert n'a jamais peur. De rien. Jamais.
Là où un autre pilote hésite une fraction de seconde, Albert fonce. Et gagne.
Bien sur, Albert ne gagne pas toujours et l'hôpital du chef-lieu a reçu souvent sa visite. Parfois dans un sale état. Sitôt rétabli, réparé, Albert retourne soigner ses vaches et cajoler sa machine. Tous deux attendent avec impatience le week-end où ils pourront s'élancer sur la piste poussiéreuse et prouver aux autres que... « non ! Albert n'est pas un crétin ! ».
Quand la « Dépêche des vallées » a publié sa photo la première fois, Albert a touché du doigt la célébrité.
Un jour, la télévision régionale lui a consacré un court reportage...
Même la chef caissière de la coopérative, hiératique statue, dressée derrière son comptoir, lui a souri en lui donnant du « M. Sacristin » long comme le bras ! C'est devenu un plaisir pour lui d'acheter des sacs d'engrais.
Albert est une célébrité.

Un jour, une belle dame de la capitale voit sa photo dans le journal. Albert, en tenue de pilote, sale, épuisé, levant une coupe de vainqueur. Albert sourit. La dame tombe en arrêt devant ces yeux bleu pâle, ce sourire d'enfant.
La dame s'appelle Isabelle Delaroche, elle est productrice et prépare une émission de télé-réalité : « marié ou pendu ». Elle décroche son téléphone et passe quelques appels.  Quand elle raccroche, elle a trouvé un de ses candidats : seul dans sa ferme, Albert va recevoir des femmes célibataires en quête de tendresse. Il en choisira une et l'épousera. Tout ça sous l’œil voyeur des caméras... et des téléspectateurs.
Reste quand même a en parler à Albert et à le convaincre.
Quelques semaines plus tard, Isabelle franchit le seuil de la ferme « Hount Claot ».
Catastrophe ! Figé dans sa timidité, épouvanté, Albert est incapable de prononcer un mot !
Isabelle n'est pas devenue une pointure de la télé par hasard. Aucun obstacle ne peut, ne doit lui résister. Après avoir renvoyé son assistante à l' hôtel, elle décide de rester seule avec Albert. Il se serait senti plus à l'aise face à un taureau furieux que là, face à face avec une des plus belles femmes de Paris.

Les mois ont passé. La mairie de Bordes sur Issac célèbre son premier mariage depuis bien des années ! Les caméras sont là bien sûr. et Isabelle est venue spécialement féliciter les mariés.
Albert a rencontré l'amour, arrêté les courses de tondeuse à gazon et envisage même de se présenter aux élections municipales !
Pour un grand timide un peu limité, c'est pas mal.
Ce qui s'est passé la nuit de la rencontre avec Isabelle, personne ne le sait. Sauf peut-être les chouettes et les renards.
Il se dit que, tard dans la nuit, Albert est sorti de la ferme, il a enfourché sa tondeuse et a longuement tourné autour de l'étable.
Son visage s'illuminait d'un immense sourire.
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