Ton bonheur dans ma bouche

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Bienvenu(e)s! Comédienne depuis près d'une dizaine d'années (d'abord en France, puis en Angleterre), la fibre artistique s’exprime aujourd'hui par le biais de l'écriture. D'abord exutoire  [+]

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Quelle chance. Une chaleur surprenante en ce jour de mai, de la musique baroque en fond sonore, celle que je préfère, des nappes trop blanches interminables, des verres de vins trop vite terminés, des sourires ici et là, des talons hésitants entre les graviers, des bras d’hommes rétablissant l’équilibre, et la fraîcheur de la pierre tout d’un coup. Des rires amusés ici et là par l’écho si soudain de la petite chapelle. On s’assied sur les bancs grinçant, on feint d’écouter un blabla sans saveur, bien plus attentifs à la réverbération que produit la voix caverneuse que par le discours propre et puis des regards, partout des regards convergeant en un point unique devant l’autel.
— Oui.
Oui. Machinalement je l’ai dit. Oui, presque aussi fort et convaincu que lors de mes dernières répétitions, calfeutré dans ma chambre à l’abri de tous. C’est marrant, à cet instant précis mon cœur devrait être rempli de joie mais c’est celui de ma mère au premier rang que je sens, que je ressens exploser dans sa poitrine. Je lui tourne pourtant le dos, faisant face à « ma moitié » comme elle aime tant s’autoproclamer, mais je la sais jouir de ma réponse.
— Oui.
Ces trois lettres, ce sont les siennes. Dans ma bouche.
Te rends-tu seulement compte que celle qui me tient la main de ses doigts moites, là, maintenant, qui se tient droite et fière à mes côtés ne m’inspire rien que le vide ? Elle me sourit, encore et toujours, me dévore des yeux entre deux blablas écoutés à moitié, n’attendant que ses trois lettres à répondre, elle aussi.
La voilà qui me regarde encore avec ces yeux d’une fadeur presque intolérable. Dieu merci, quelques larmes viennent brouiller la tiédeur de son intention. Si elle savait, si elle savait qu’à ce moment précis, c’est à toi que je pense, Maman.
Je pense précisément à ce jour où j’ai enfin eu la force de te dire qui j’étais réellement. Je pense à ta réaction, celle que je n’attendais pas. Je pense à toi, pétrifiée d’incompréhension et de déception. A vrai dire, la première fois que je les vois dans ton regard d’habitude si doux, si protecteur.
Tu vois cette femme à la voilette ridicule et à la larme décidemment facile aujourd’hui ?
De ses yeux d’amour j’en fais une honte. Rien que d’y repenser j’en ai froid partout. Je pourrais en trembler.
Ouh la la malheureux ! Ne t’avise pas de flancher, elle prendrait cela pour un trop plein d’émotion, comme un trop plein d’elle-même dans mon petit cœur alors si sec en la regardant.
Oui, décidemment Maman, tu es et tu resteras la seule femme de ma vie.
En y repensant, quelle mère ne se réjouirait pas un tant soit peu de cette nouvelle ?
Au lieu de cela je te revois pleurer. Je te revois me serrer dans tes bras (Dieu que tes pâles joues étaient humides !), non pas pour me rassurer mais bien pour me menacer.
Qui pourrait croire un truc pareil aujourd’hui ?
Ma propre mère me menaçant de se laisser mourir si elle me voit avec un... avec un... oui enfin, si elle ne me voit pas avec une femme...
Du haut de tes huit décennies, je te savais prête à tout.

Alors tu es allée la chercher ma belle façade, tu me l’as trouvée ton illusion du bonheur...
Ouh la la malheureux, ne pleure pas on a dit !
Ma petite maman, si tu voyais mes yeux, là, maintenant, comme ils te supplient de comprendre.
Elle n’a pas encore dit oui, Maman, putain Maman, oppose-toi, ne te tais pas à jamais...
— Oui.
Les mains qui s’entrechoquent, des sourires partout. Des accolades, quelques larmes même. Des regards, partout des regards convergeant en un point unique. Un talon tremblant, mon bras d’homme qui rétablit son équilibre.
La chaleur qui nous saisit de nouveau, surprenante en ce jour de mai.
Quelle chance.

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