Toi et moi, il était une fois…

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En compétition

La vie est un fil d'or sur lequel je me déplace tel un funambule. Si parfois je perds l'équilibre, l'écriture me porte ... Merci de me lire, si le cœur vous en dit. Très très courtement vôtre  [+]

Image de Automne 2020
Il était une fois, j’aurais soulevé la frange brune de ses cheveux, comme on lèverait le rideau sur une pièce de théâtre pour y découvrir le plus somptueux des décors. J’aurais deviné dans son regard un désir enivrant et mes doigts auraient tremblé en glissant sur ses lèvres.
Je n’ai plus envie de soulever le voile, je laisse le rideau baissé sur le désordre de nos vies. Mais, où se trouvent les acteurs pour réanimer la pièce ? Où se cache le machiniste qui transforme la scène ? Que fait le souffleur qui susurre les mots qui rassurent ?

C’est notre dernier dîner ensemble. Je la regarde. Elle me sourit. Je réponds machinalement par une grimace enjouée et je pose ma main sur la sienne. Elle considère certainement ce geste comme un élan de tendresse, pourtant, ce n’est qu’un adieu. Mon autre main caresse le chien, il va me manquer ce brave Pistou. Je la dévisage, elle semble si vieille, la cinquantaine bien marquée. Ne faudrait-il jamais vivre avec l’être aimé, afin de préserver toute l’intensité des sentiments des premiers jours ? Pourtant, j’ai savouré ces années réconfortantes jusqu’à ce que je découvre un nouveau paysage. Non, je ne suis pas égotiste, j’ai pris soin d’elle, jadis… Quand le cœur se vide, peut-on se contenter des débris d’un amour révolu ?

— Tu sembles soucieux mon chéri, voilà déjà deux minutes que tu tiens ma main ! Si tu pouvais me libérer pour que je puisse manger…
Elle rit aux éclats et je la trouve ridicule. Dans quelques heures, elle deviendra la victime, ils me reprocheront tous de l’avoir abandonnée. Pourtant, tout est muable dans nos vies, il n’est pas plus condamnable de rester que de partir, c’est juste un changement de voie, une autre façon d’envisager son bonheur ailleurs… Non, je ne suis pas un lâche ! Ce n’est qu’une question de point de vue, pour Éva, la jeune femme qui m’attend depuis cinq ans, je suis un homme volontaire, un décisionnaire capable d’assumer ses choix.

Elle me parle sans me regarder.
— Laurent, j’ai quelque chose d’important à te dire…
Mon cœur s’emballe, je souhaite qu’elle m’annonce que tout est fini, qu’elle me quitte pour le meilleur puisque le pire, c’est moi… Tout serait plus simple si elle faisait le premier pas…
Je pose à nouveau ma main sur la sienne, comme pour feindre de la retenir en me grimant d’un air anxieux.
— Que se passe-t-il Dorothée ? Tu sais que tu peux tout me dire !
Et me voilà dans le rôle de la victime, tirez les rideaux, le spectacle commence ! Je le pressens, elle va tout m’avouer, cinq ans que j’attends ! C’est logique après vingt ans de mariage ! Je me sens déjà libre…

Elle m’observe. Elle dégage les mèches bouclées de son front pour laisser apparaître ses petits yeux noirs.
— Laurent, j’ai pris une décision et j’espère que tu ne le prendras pas mal. J’aurais dû t’en parler avant, mais j’ai l’impression qu’on s’éloigne tous les deux, la communication est difficile…
— Continue… Je comprends Dorothée, je peux tout entendre…
— On en parlera demain, je suis fatiguée, je vais me coucher.

Dorothée se lève brusquement, la chaise bascule, effrayant le pauvre Pistou. Elle titube jusqu’à la chambre, un verre de vin dans la main. Voilà l’entracte avant le dénouement. Quelle formidable actrice tout de même...
Peu importe, j’assumerai l’audace de mes actes, ma valise est prête, je partirai cette nuit. Vers trois heures du matin, je serai près d’Éva à l’auberge du Vernoux. J’ai connu cette petite commune ardéchoise pendant nos escapades estivales avec Dorothée. Éva gère cette charmante auberge avec son frère depuis dix ans.

Je pose une enveloppe sur la table avec un petit mot à l’attention de Dorothée. Je ressens un frisson en fermant la porte derrière moi. Je m’installe dans la voiture, mes gestes sont lents, j’enfiche la clé dans le cylindre de serrure, je tourne, le moteur démarre, la voiture s’enfuit… À peine une heure de route, le doute m’assaille. J’aurais dû attendre que Dorothée m’annonce le « happy end » de notre vie commune… Ensuite, je pourrai partir dignement. Je fais donc demi-tour après avoir appelé Éva pour qu’elle patiente encore jusqu’à demain.

Je rentre sur la pointe de pieds, comme un adolescent craignant d’être surpris à son retour d’une échappée belle. Je cache ma valise et la lettre d’adieu. Je me glisse dans la chambre, je rampe jusqu’au lit et je m’endors du sommeil du juste.

Le lendemain matin, Dorothée me sert le petit-déjeuner d’un air grave puis s’assoit près de moi. Elle pose sa main sur la mienne alors que son autre main caresse le chien. Je lance la conversation :
— Dorothée, souhaites-tu qu’on discute ? C’est vrai, nous avons changé, les gens évoluent et j’admire ta capacité à prendre la décision la plus raisonnable pour toi et moi.
— Tu as raison Laurent, j’ai pris une décision ! Je prépare depuis trois semaines nos noces de porcelaine, c’est la première fois que je prends une telle initiative sans te consulter. Tu ne m’en veux pas mon chéri ? J’ai convié toute la famille et nos amis proches, une vingtaine de personnes. C’est ma mère qui s’est occupée de la réservation. Tu vas adorer ! Cet endroit est charmant et l’accueil est tellement chaleureux à l’auberge du Vernoux...
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Maakha · il y a
Cela ne fait que retarder l'inévitable.
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Sandrine Michel · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me lire et d'avoir soutenu mon récit...
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Jean-Philippe Navarro · il y a
Comme le dit le vieil adage : l'arroseur arrosé ! Votre texte, excellent d'ailleurs, retient notre attention, et joue avec les nerfs..... du mari ! Bien cordialement !
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Sandrine Michel · il y a
Un grand merci ! Bonne fin de journée...
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Marie · il y a
J'ai bien aimé votre texte particulièrement bien écrit
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Sandrine Michel · il y a
Merci Marie
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JACB · il y a
Qui est pris qui croyait prendre ! Une justesse dans l'évocation des amours qui se meurent et l'interprétation de l'incommunication . La chute est inattendue, bien joué Sandrine !
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Sandrine Michel · il y a
Un grand merci !
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Daniel Glacis · il y a
Délicieuse histoire vaudevillesque à l'épilogue parfaitement percutant, Sandrine ! Joli week-end à toi ! Daniel.
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Sandrine Michel · il y a
Merci Daniel, je te souhaite également un agréable week-end !
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Manal T. · il y a
Oups. Dorothée n'aura rien compris. Belle histoire !
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Sandrine Michel · il y a
Merci beaucoup !
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Kolgard Sino · il y a
Très bien écrit, j'ai trouvé qu'il y avait une certaine douceur dans l'écriture, qui nous plonge dans le texte. Au niveau de l'histoire, voilà ce qui se passe quand on repousse toujours l'échéance d'une décision, on finit par se faire piéger !! J'ai beaucoup apprécié la lecture bravo !
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Sandrine Michel · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me lire et pour ce gentil commentaire !
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Fleur A. · il y a
Formidablement bien écrit
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Sandrine Michel · il y a
Un grand merci Fleur !
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Mica Deau · il y a
Bien vu et bien cousu, fin éclatante !
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Sandrine Michel · il y a
C'est très gentil, merci !
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Nelson Monge · il y a
L'art de créer une ambiance et un suspense, comme toujours superbement mis en "image" !
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Sandrine Michel · il y a
Merci beaucoup !

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