Toi aussi, tu n'es qu'un homme

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Tout petit déjà, parce que j'avais quand même, oui, enfin ça venait assez facilement. Les mots  [+]

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Je n'en mettrais pas ma main au feu, mais il y a des signes qui ne trompent pas.

Je crois bien que je suis mort.

Sinon, j'aurais de nouveau été interrompu par un de ces morveux qui n'écoute jamais.

Toutefois, personne ne parle. Curieusement.

Ils se sont figés à partir du moment où mon doigt en l'air, soulignant l'injonction, a été foudroyé, comme si la chasse venait de commencer et que j'étais le perdreau de l'année.

J'ai entendu le silence. Et puis, je n'ai plus rien entendu. J'ai dû tomber brutalement et me réceptionner en catastrophe, pour composer un cadavre décent.

Je ne sais pas ce qu'ils font, je suis en mode télé-à-une-chaîne. Et j'ai bien peur de ne jamais changer de programme. Comment vous dire ? Ce que je vois est aussi lassant qu'un aquarium sans poissons ou un atelier estampes japonaises. Contrariant la perspective d'un tableau noir, une paire de mocassins noirs agace mes yeux. J'en déduis que ma position, exagérément foetale, est celle du sniper devenu cible, qui n'assume pas d'avoir flingué des heures durant et saute dans les bras de sa génitrice. Evidemment, elle ne se tenait pas loin, sur un tas de gravats.

A ce stade de mon existence qui, visiblement et tout compte fait ne s'est pas interrompue, emprunte même des chemins contrariants, je jurerais qu'on se fout de moi, si je ne pressentais pas, au train où vont les événements, que l'éternité promet d'être longue. Finalement, je préférerais être mort. Parce qu'en l'état, je devine la suite : dans quelques secondes, on aura -je l'espère- la décence de s'occuper de moi, de constater le décès - alors que je suis bien là -, de me laisser reposer dans un funérarium, de me prodiguer des soins de thanatopraxie, de m'enfermer dans un cercueil. Et la nuit commencera pour de bon, car on n'ignore pas que, l'exprimant de cette manière, m'adressant à vous, les vivants, je n'ai ni perdu ma capacité de communiquer, ni renoncé à mon angoisse. C'est donc en toute conscience que je subirai l'infini.

S'il ne me reste aucune sensation de mon corps, aucun souvenir de lui, sinon la vue, le reste fonctionne plutôt bien, merci.

En somme, je suis devenu une âme.

D'accord.

Une âme qui n'a pas complètement rompu avec la chair.

Ce n'est pas la présence de Priscilla qui va me rasséréner. Regard las, chewing gum en bouche, elle vérifie qu'enfin je ne suis plus. Elle a incliné ma tête en arrière. Mon horizon s'est enrichi d'un rétroprojecteur, dont l'œil horizontal paraît m'ignorer.

D'autres sont à présent sur moi. Les pires. Je me doutais bien que ces vautours se précipiteraient les premiers, leur trogne contre mon trognon. Ils s'agitent dans un film muet. Les mots que je devine, leurs gestes d'insectes, m'insultent et m'insulteront. Tant que je ne serai pas assez mort pour m'en débarrasser, je continuerai de vous parler et d'ailleurs, je ne sais même pas comment mes mots vous parviennent, dans la mesure où je n'ai ni langue, ni stylo, ni ordinateur. Admettons que le phénomène ne soit pas plus étrange qu'une fausse disparition, mais aussi grotesque qu'une barre de céréales en équilibre précaire dans un distributeur à bonbons, alors qu'on l'a payée, hein, et qu'on se trouve aussi ridicule que la friandise qui vous nargue.

Si on pouvait secouer et me faire tomber comme cette friandise, vous auriez l'assurance que je ne vous dérangerais plus.

***

L'homme replia sa feuille et baissa la tête.

"Je n'ai pas encore fini".

Le psychiatre jeta un oeil distrait sur le parc de l'Institut qui s'offrait depuis la véranda. Le plus vieux pensionnaire entreprenait un rhododendron, genoux à terre.

" Des réactions ?".

Une femme se distingua des autres corps avachis. Elle se redressait. Elle voulait prendre la parole.

"Je vois pas pourquoi il est mort et pas les élèves."

Le sourire du psychiatre corrigea.

"Il n'est pas complètement mort, vous l'aurez constaté."

L'auteur frippait son papier comme une poupée usagée.

"Je n'ai pas voulu être trop cruel.
- Il aurait fallu. C'est eux que j'aurais tués.
- Je pense, mpff, mpff - le médecin tirait sur sa pipe- qu'il faut laisser Jean-Paul aller jusqu'au bout de son idée."

Un silence se fit alentour, qui acquiesça.

"Tu veux bien nous lire ton texte, Natacha ? Tu nous viens d'un collège ambition réussite, c'est ça ?"
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Les Histoires de RAC · il y a
Un bon sujet, un style un peu particulier mais une lecture agréable. A+
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Alizés · il y a
La première partie du texte m'a fait sourire plus d'une fois ! Il y a des remarques que je trouve excessivement drôles: la nonchalance avec laquelle le "mort-pas-mort" décrit ce qu'il voit. On pourrait presque l'entendre dire "bha, ce sont des choses qui arrivent". Bref, cette partie était plutôt comique à mes yeux.

En revanche, la deuxième partie me laisse un peu plus perplexe. J'aurai bien aimé avoir un peu plus d'éléments de contexte pour "entrer" dans le nouvel univers de l'hôpital. Et aussi, je dois avouer que je ne vois pas ce que ça ajoute de particulier au texte, mis à part un contexte à la 1ère partie. Parce que, finalement, si je relis la 1ère partie en sachant la fin, je ne vois pas quel "sens" supplémentaire dégager - mis à part que le texte pourrait-être une métaphore de ce que ressent son auteur...
Est-ce que je suis claire suffisamment ? Qu'est-ce que vous en pensez ? :)

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Arlo G · il y a
Excellent TTC fort bien réussi et abouti.. Vous avez les votes d' Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil" au fond des yeux" de la matinale en cavale. Bonne soirée à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, mes voix. Pour ma part, sans contrepartie, j'ai commis deux textes, L'invitation http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/linvitation?all-comments=true&update_notif=1509982263#js-collapse-thread-577892 et Reflets http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reflets-6 si le cœur vous en dit, et tant d'autres choses