Titus Curiatius

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« De tic et de tac Mon égo part sous les piques De stuc et de toc. »  [+]

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Des dizaines de croix en bois s'affichaient à l'horizon. Lourdement plantées dans le sol, elles supportaient le poids des crucifiés, certains déjà raides, d'autres agonisant au prix d'atroces souffrances. Les soldats dispersaient les derniers curieux en mal de spectacle et les rares adorateurs de la congrégation pourchassés par les soldats romains. Le soleil commençait à baisser dans le ciel rougeoyant. L'horizon sentait le feu et la fureur, comme si les dieux s'étaient soudain emballés et ne voulaient plus décolérer.

Le préfet Titus Curiatius marchait sans escorte dans les rues de Jérusalem ; il ne craignait pas les terroristes décimés par Rome, cela d'autant plus que leur chef venait juste de trépasser en place publique devant des milliers de suiveurs apeurés. Et puis, il avait déjà vécu pire situation, éprouvé la face sombre des hommes au cours de nombreuses campagnes à l'Est et à l'Ouest et même au Nord. De toute manière, ce territoire ne faisait pas partie de ses attributions ; il était juste dépêché par le Sénat en tant qu'observateur, pour évaluer la contagion de cette croyance dans le reste de l'Empire. Pour cela, il devait qualifier le rapport de forces entre les puissants de la Judée et les contestataires émergents tels que ce défunt messie autoproclamé roi des Juifs. Il se remémora sa dernière discussion la veille avec Pontius Pilatus, le gouverneur de la province.
— En quoi ce Jésus Christ est-il dangereux pour Rome, Pontius Pilatus ?
— En rien.
— Pourquoi une telle pression, alors ?
— Nous devons assurer nos arrières avec les autorités religieuses.
— On en est vraiment là, à se coucher devant eux ?
— Oui.

Titus Curiatius ne croyait pas en la menace d'un barbu et d'une poignée de fidèles, même si leur nombre réel avait augmenté durant ces dernières années. Pour lui, ce Jésus Christ serait plus dangereux mort que vivant. Il n'avait jamais défié réellement Rome et ne constituait un problème qu'aux grands prêtres juifs à qui il faisait de l'ombre, dont il sapait le pouvoir aux yeux de milliers de plébéiens ignorants. Ici, en Judée, il ne faisait pas bon laisser le chien mordre la main qui le nourrissait. Et encore moins laisser le chien manger le chien, comme le préconisaient les nantis dont ce supposé prophète reprochait les richesses, l'égoïsme et les mensonges à répétition. Pontius Pilatus ne comprenait pas tout ça, parce qu'il était faible, lâche, plus obsédé par sa carrière au sein de l'administration impériale que par le pouvoir politique ou la stratégie militaire. Créer un martyre, là résidait l'erreur des potentats locaux et du gouverneur romain. Personne ne savait maîtriser une idée dès lors que son messager était passé de vie à trépas dans des circonstances faciles à raconter de multiples façons. La rumeur devenait alors une légende, les faits se transformaient au goût du conteur, les esprits influençables prenaient pour argent comptant n'importe quelle affabulation allant dans le sens de leurs peurs ou de leurs fantasmes. Un mythe naissait ex nihilo.

L'Empereur lui-même n'avait pas conscience de ce risque. Il croyait encore en la puissance absolue de Rome alors que le souvenir du rebelle Spartacus restait fortement ancré dans les mémoires des sénateurs. Ce gladiateur avait défié l'Empire sur son sol. Les esclaves avaient tenté de renverser l'ordre établi et ils avaient failli réussir. Cependant, au sein du Sénat, des personnalités de premier plan ne partageaient pas cette vision optimiste et considéraient Tiberius Caesar comme dépassé, loin des réalités du terrain et des territoires immenses administrés par Rome.

Sur ces pensées, Titus Curiatius rejoignit son campement où l'attendaient ses suivants, de jeunes politiques désireux de modernité, la prochaine génération de sénateurs si d'ici là Rome ne subissait pas le feu des dieux ou la folie de son maître. Le plus prometteur d'entre eux, Lucius Caelius, vint à sa rencontre pour s'enquérir de son opinion sur la suite à donner aux événements.
— Quel message devons-nous délivrer à l'Empereur ?
— J'hésite encore.
— Quelles sont vos options ?
— Lui dire ce que je pense réellement ou lui donner une version satisfaisante pour son ego.

Titus Curiatus n'accordait pas sa confiance facilement ; déplaire à l'Empereur et sa suite de flatteurs patentés pouvait s'avérer risqué, voire dangereux. Et il ne comptait pas sur les sénateurs pour le soutenir si le vent tournait dans la mauvaise direction, si Tiberius Caesar écoutait un quelconque augure lui chanter les triomphes passés de Rome, lui prédire l'éternité de l'Empire et l'enjoindre de tuer le messager plutôt que d'écouter le message. La première option signifiait un courage politique de sa part, à l'inverse de Pontius Pilatus avec les grands prêtres juifs dont il avait suivi la requête en crucifixion. La seconde partie de l'alternative consistait en un retour laconique résumé à la mort du prophète et à la fin des troubles en Judée. Ce faisant, il enterrait le risque de voir un mythe devenir mortel pour la civilisation romaine, sous prétexte que ce n'était qu'une hypothèse et non un fait établi.
— Que pensez-vous ?
— Nous avons joué avec le feu, laissant des prêtres à la vue courte s'accrocher à leur bourse au lieu de se préoccuper du pouvoir. Le retour de bâton peut s'avérer fatal à l'Empire.
— En quoi ?
— Nous avons probablement créé un mythe, un martyr dont la mort nous sera imputée.
— Et alors ?
— Ses idées étaient puissantes, dans l'air du temps. Elles peuvent fleurir par-delà le sable et les montagnes, traverser la mer et déferler dans les têtes de notre peuple.
— Quel est l'autre choix ?
— Appuyer la décision de Pontius Pilatus et laisser aux dieux le sort de Rome et des Romains.

Titus Curiatus avait déjà décidé ; les sénateurs seraient assez grands pour circonscrire l'épidémie, sinon la civilisation changerait de paradigme. Alors le chien mangerait le chien et de ce festin naîtrait un monde meilleur. Le préfet déclara la discussion close et commanda le dîner.
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JL DRANEM · il y a
Un texte qui me donne envie de lire l'évangile selon Pilate de Eric- Emmanuel Schmitt !
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Donald Ghautier · il y a
Tiens, c'est une bonne idée, ça. 🕵
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Camille Berry · il y a
Un sujet pas banal. Il fallait oser le traiter ainsi et c'est très avisé je trouve. J'apprécie vraiment.
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Donald Ghautier · il y a
Merci Camille 🤗
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Sylvain Dauvissat · il y a
Il y a une part de cours d'histoire dans votre récit. Et oui, des raisons géopolitiques ont concouru à l'exécution de ce Jésus mais aussi... à son succès !
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Donald Ghautier · il y a
C'est un thème que je trouve intéressant à traiter de cette manière. 🤓
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Joëlle Brethes · il y a
Quelques états d'âme vite balayés par la "raison d'état"...
Il est intéressant, plus de 2000 ans plus tard, de connaître enfin les motivations de la condamnation à mort de Jésus Christ ;) ;) ;)

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Donald Ghautier · il y a
Laurent Delahousse va-t-il lui consacrer une émission ? 🥳
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Joëlle Brethes · il y a
Bah... La star des JT a d'autre chats à fouetter !
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Anne K.G · il y a
C'est bien écrit et immersif. Le sujet n'est pas forcément de ceux que je lis, mais je me suis laissée entraînée. Bravo !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Anne. 🥁
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Kruz BATEk Louya · il y a
Un beau récit que j'apprécie vivement!
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Donald Ghautier · il y a
Merci Kruz. 👀
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Pascale Nicaise · il y a
Bien ficelé!
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Donald Ghautier · il y a
Merci Pascale, j'ai éviter de trop montrer les ficelles. 🎡
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Viviane Fournier · il y a
Trop bien de re-voyager chez toi !
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Donald Ghautier · il y a
Merci Viviane, reviens quand tu veux. 🏖

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