Titi, mon ami

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En quelques jours, tu étais devenu la vedette de la maisonnée. Une source d’hilarité parfois, mais surtout une source de bonheur. Un pourvoyeur de bien-être quoi, qui ne s’explique pas, qui se rit des plaisirs aseptisés qui sont l’apanage du genre humain. Les enfants t’avaient aussitôt adopté, mais nous, les parents, nous avions eu aussi cet élan du cœur qui pousse les hommes, au-delà des soucis du quotidien, à s’investir dans une mission de protection d’êtres plus fragiles. Pour conjurer le sort. Pour que triomphe la vie.

Quand je t’ai recueilli au pied d’une haie, il y a un mois à peine, tu n’étais guère gaillard, avec ton plumage rare, ton bec surdimensionné et ton allure dégingandée. À mes yeux, tu étais condamné. Je ne savais pas alors… Je ne savais pas que les jeunes merles, à la sortie du nid, avant de prendre leur envol, passent quelques jours blottis dans la végétation tout en étant nourris par leurs parents. Je ne savais pas qu’il faut les laisser vivre leur vie. Tout au plus, les préserver des chats. Quand je t’ai présenté aux enfants, ils ont éclaté de rire devant ton air gauche et ta démarche mal assurée. Mais d’emblée, ils sont tombés amoureux de toi, ils ont voulu te garder et je n’ai pas voulu dire non. Tout au plus ai-je exigé qu’ils participent à la corvée de nettoyage des fientes, car il était hors de question de te mettre en cage.
Nous t’avons nourri comme nous avons pu, de pain trempé dans du lait, de fragments de graines concassées, d’insectes… Nous utilisions une pipette pour les liquides et une petite pince pour les solides. Conscient de notre incompétence, j’ai craint pour tes jours, mais tu as choisi de vivre. Au bout de quelque temps, tu réclamais ta pitance à force de pépiements. Nous te donnions la pâtée comme à un bébé et puis, blotti au creux d’un coude, tu devenais tout calme, tu fermais les yeux et tu t’endormais. Progressivement, tu t’es mis à voyager dans la maison et à te propulser un peu partout, avec le renfort d’une paire d’ailes qui prenaient chaque jour un peu plus de vigueur. Tu atterrissais parfois sur nos épaules ou sur nos genoux avec ce joyeux gazouillis que nous assimilions à un rire. Le soir, quand la nuit tombait, tu allais te percher sur le rebord d’un pot de fleurs et tu fermais les yeux…

Les enfants t’ont baptisé Titi. Nous nous sommes attachés à toi. Nous avons dû faire la leçon à Poupatte, notre petite chatte, pour qu’elle te laisse en paix. Je crois qu’elle a compris, elle n’a jamais essayé de te prendre en chasse. Au bout d’une quinzaine de jours, ton petit corps s’est couvert de plumes et tu volais parfaitement dans la maison. La question de ton avenir s’est rapidement posée. Nous avons décidé, d’un commun accord, de te rendre ta liberté. Ta place était dans la nature, dans l’espace, au milieu de tes congénères. Par une belle journée de printemps, nous avons ouvert la porte et les enfants t’ont aidé à prendre ton envol. Sans hésiter, tu t’es perché sur le prunus face à la terrasse. Était-ce le moment des adieux, petit compagnon ? Eh bien, non ! Au bout de quelques arabesques, tu es rentré au bercail, au sein de cette maison qui était désormais tienne. Nous avons pris conscience alors que tu nous offrais ton amitié et qu’un lien précieux s’était tissé. À présent, nous nous devions de te protéger, mais tout en te laissant la possibilité de nous quitter. Nous n’avons donc pas hésité à ouvrir les portes pour que tu aies un maximum d’espace. La vie s’est organisée autour de toi et tu as pris dans nos cœurs une place comparable à celle de la chatte.
La semaine dernière, il faisait beau et tandis que je jardinais, tu t’es posté à quelques mètres. Parfois, d’un battement d’ailes, tu accourais vers moi en gazouillant, comme si tu réclamais ta dose d’affection. Je cessais ma besogne et nous nous parlions, tels de vieux compères.
Nous avons décidé de te laisser une première nuit dehors avec une provision de nourriture sur une table. Les choses se sont bien passées et nous avons poursuivi l’expérience. Chaque matin, quand nous ouvrions la porte, tu rentrais précipitamment, avec ton cui-cui qui nous faisait chaud au cœur.

Hier matin, tu n’étais pas là. J’ai eu un mauvais pressentiment… J’ai trouvé ton petit corps dans la rosée. Raide. Une minuscule tache de sang près de l’œil. Le travail d’un chat ! Une vague de colère est montée en moi. Je crois que mes yeux se sont embués. Quand j’ai annoncé la nouvelle à ma famille, mes enfants ont pleuré. Je n’ai pas eu les mots pour les consoler.

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