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The StoryTelling of Tori Spelling !

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Laurent Martin

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Leurs cernes étaient lourds et luisants de fatigue, doublée d'une ivresse des profondeurs nocturnes.
Les pupilles en tête d'épingle pour supporter les chocs stroboscopiques de leurs écrans 21 pouces, et des néons, tremblants sous une clim poussée à fond.
Les papilles étaient sèches d'un prêche déblatéré à longueur d'heures à des interlocuteurs américains dont le laxisme intellectuel se justifiait par la surtaxe de cette assistance informatique téléphonique.
Cela dit, l'audace technique de ces opérateurs en ligne ne s'aventurait elle-même pas beaucoup plus loin que l'enclos sécurisant de la symptoms checklist, reçue lors de leur courte formation technique à l'Indian Institute of Science de Bangalore.
Leur rôle était surtout de fournir implicitement un accompagnement psychologique à des néophytes bâtés, suite à de sérieuses perturbations mentales, liées aux nouvelles technologies :
Une fenêtre windows s'ouvrant trop brusquement au goût du pacemaker d'une octogénaire du Wisconsin, la touche Enter du clavier n'obéissant que de manière erratique ou sporadique aux injonctions martelées d'un élève du lycée de Columbine, une souris tétraplégique glissant mal sur le tapis en liège d'un ébéniste mormon bravant les interdits de ses ordonnances évangéliques, et c'est une légion de névroses qui déferlait ainsi aux portes de ces cellules de crise psychologiques offshores.

Et pour être à même de bien conseiller, encadrer et rassurer une catégorie d'américains pour qui le langage informatique était de l'ordre du sanscrit, nos psychologues ès Hautes Technologies indiens avaient des ruses de sioux, portant leur professionnalisme à des sommets himalayens.

Ainsi, Tara Dutta était « Tori » depuis plus d'un an.
Cette jeune bengali de 21 ans était venue à Bangalore pour travailler dans un Call center du sud de l'Inde, spécialisé dans l'assistance informatique pour l'Amérique du Nord.

Les correspondants américains ayant un besoin vital de confort social, il était tout d'abord impératif pour nos hotliners de parler parfaitement la langue de Shakespeare, à la sauce américaine. L'accent était donc mis sur ce perfectionnement, à base de stages de phonétique intensifs (les Accent neutralization classes), le tout accompagné de longues heures de visionnage de séries US : Beverly Hills, Melrose Place, Desperate Housewifes, X-Files, 24 et autres Actimels audiovisuels.
La moindre syllabe était scrutée, analysée et répétée, pour ensuite faire complètement illusion aux oreilles de texans ou autres wyomingites ayant une sensibilité auditive exacerbée.
Le package fourni par cette hotline comprenait également une disponibilité totale au fuseau horaire US (des permanences de nuit suffirent cependant à résoudre ce léger inconvénient) et plus exotique encore : un nom d'opérateur aux allures et effluves labellisées USA.
Et sur ce dernier point, toute liberté leur était laissée pour le choix de leur nouveau patronyme.
Ainsi, après des semaines passées à regarder des séries télé, on voyait tout naturellement fleurir des Brenda, Jack, David, Osmond et autre Tori.
Mais l'emballage ne suffisait pas !
En plus de la cerise sur le gâteau, il fallait que ce dernier soit également à la cerise ! Il fallait l'intention et l'attention. Il fallait donner du vécu à ces américains, il fallait être américain, partager leurs envies, leurs passions, leurs espoirs, leurs fantasmes, leur ego.
Le processus de mise en confiance commençait donc tous les jours par une séance de revue en ligne de la presse US : bulletins météo, résultats sportifs, audiences télévisuelles et autres chroniques de la peine ordinaire.
Les analyses des symptômes informatiques étaient donc délibérément et subtilement ponctuées de phrases anodines sur le printemps qui se fait attendre, les frissons qui parcourent l'échine sur un home run de l'équipe de baseball locale à la 9e manche du match décisif du championnat cantonal, le projet d'agrandissement du diamètre des tuyaux du réseaux d'égouts de la ville...

Tara Tori s'identifiait chaque jour un peu plus à sa nouvelle personnalité. Elle rêvait d'Amérique et c'est l'Amérique qui venait à elle à la nuit tombée, pour s'enfuir comme une amante honteuse au petit matin, la laissant seule et épuisée face à sa condition d'émigrée immobile, pourvue d'un visa symbolique, valable uniquement le temps d'un appel téléphonique.

PRIX

Image de Hiver 2019
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La luciole · il y a
Bravo pour ce récit très fort. Abandonner son identité et se perdre dans un mensonge normatif pour être accepté. Progrès de la Mondialisation ?
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Laurent Martin · il y a
merci :) tu auras compris que je ne vois pas vraiment cela comme un progrès ;-)
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La luciole · il y a
Aucun doute là-dessus :)
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Marie Quinio · il y a
C'est très bien écrit, on sent la maîtrise du sujet, et on est frappé par les exigences de communication poussées à l'extrême... même si on se doute de comment ça se passe dans les call centers. Le monde est quand même dingue.
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Laurent Martin · il y a
Oui j'avais ecris ce texte suite à un reportage d'Envoyé spécial sur les call centers
Ajoutons à cela que j'ai bossé quelques années comme support informatique, voilà j'avais à coeur de parler de ce monde fou
Mais de plus en plus, ce support est remplacé par des avatars algorithmés 🤡

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Jfjs · il y a
Atroce atmosphère et véridique ça se sent. Ne manque plus que de devoir lever la main pour demander l'autorisation d'aller aux toilettes (du vécu). Texte très bien écrit et qui fait écho à un texte que j'avais écrit dont le thème était "prison" ça veut tout dire et évidemment je m'étais TRES largement inspiré de mon ancienne vie de téléopérateurconseillerinterfacechargédeclientèle-esclave. La nouvelle s'appelle "peine et appel" (je la mettrai un jour sur short...). Il y a aussi un roman bref de Benoit Duteurtre qui raconte la vie d'un centre d'appel. Le bouquin a pour titre "Service clientèle", bonne lecture et encore bravo pour ce texte à l'approche très originale.
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Laurent Martin · il y a
Désolé jfjs, je n'avais pas vu votre commentaire
Tout d'abord merci pour le soutien :-)
Ensuite, oui, malheureusement ces métiers sont les premiers à souffrir de cette déshumanisation...
j'avoue ne pas lire des textes de ce genre car cela me fiche le cafard... j'ai bossé des années dans ce milieu et si je l'aborde par l'humour c'est une sorte de thérapie car j'ai pas mal souffert psychologiquement 😜

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Dimaria Gbénou · il y a
Je donne mes voix pour cette remarquable œuvre.
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Laurent Martin · il y a
Merci avec un peu de retard Dimaria, je n'avais pas vu votre commentaire
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JACB · il y a
Honnêtement Laurent ou Martin je n'ai pas tout digéré mais j'ai fait du story laughing pour la façon dont vous habillez les névroses et le ton speed un peu à contre courant du propos. Finalement je me surprends à aimer et sourire de ce que d'habitude je déteste, toute cette nomenclature acrobatistico- informatique , un vrai roman fleuve dans lequel on sent la jubilation de l' auteur !
Un poème et un TTC cavalent en finale sur ma page, bienvenue à vous..

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Laurent Martin · il y a
Bonjour jacb
Oui, je vomis également ce buzzword informatique et corporate. Le monde meurt de ces bêtises alors qu'il devrait s'apaiser un peu, respecter ces travailleurs et vivre de plaisirs simples
Je vais aller voir vos oeuvres

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Roxane73 · il y a
La touche d humour du texte grâce à la diversité savoureuse des ( jeux) de mots n enlève rien à l impression de malaise ressentie en lisant cette courte histoire. Si bien écrite que l on se met sans peine dans la peau de Tara et de ses infortunés collègues, anonymes fourmis travaillant dans l ombre de nos froides technologies
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Laurent Martin · il y a
Merci Roxanne
Tu as parfaitement compris le défi auquel je fais face quand j'écris
Comment apporter une couche superficielle d'humour sans dénaturer l'émotion et intention des couches profondes.
Parfois, la mayonnaise ne prend pas, mais quand je sens que je touche à une certaine harmonie, c'est là que je prends du plaisir :-)
A bientôt et merci pour le commentaire

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Roxane73 · il y a
Et là encore la mayonnaise est bien montée. ..très haut ! ☺
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Laurent Martin · il y a
C'est gentil, merci!! Ce genre de retour me motive beaucoup à écrire à nouveau 🤓
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AKM · il y a
Mes 3 voix et bonne chance
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Sophie Dolleans · il y a
Être employé dans un call-center en Inde, c'est une sacrée veine... Texte terrifiant sur une presque réalité qui l'est tout autant.
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Laurent Martin · il y a
Merci Sophie pour votre commentaire !
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Gail · il y a
Bravo pour le titre de cette nouvelle à côté de laquelle je ne suis donc pas passé
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Laurent Martin · il y a
Merci Gail ;-)
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Pherton Casimir · il y a
Bravo et Bonne chance à vous !
Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Merci !

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Laurent Martin · il y a
Merci Pherton
Mes voix également !

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