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« The French Girlfriend »

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Fitzgerald

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Lou feuillette son magazine allongée sur le canapé pendant que Basile se prépare. Une odeur d’eau de Cologne se répand dans l’appartement et vient chatouiller ses narines. Lou, qui est déjà apprêtée, rouge à lèvre rose, robe noire légèrement décolletée, éternue. Elle entend Basile rire depuis la salle de bain. « Un éternuement de princesse ! » lance-t-il. « Tu ferais mieux de te dépêcher ! » renifle-t-elle, « la réservation est pour 20 heures ! » Lou entend Basile chantonner. Elle n’est jamais sortie avec un homme qui aime autant la Saint-Valentin. A chaque fois, Basile insiste pour faire une réservation dans un restaurant étoilé et lui offre un bijou extravagant. Elle porte la bague de l’an dernier, sertie d’une petite abeille en or.

Lou est abonnée au New Yorker, un magazine américain pour bobos new-yorkais dont elle ne rate jamais la fiction hebdomadaire. Cette semaine, le titre la fait sourire : « The French Girlfriend ». Elle se réjouit à l’avance en cherchant la page. L’histoire débute sur la description d’une petite ville calme près de la frontière canadienne. Une ville avec un campus universitaire entouré de montagnes garnies de sapins qui deviennent jaunes et oranges en automne. Une ville fière de son équipe de football américain. Une ville paisible, jusqu’à l’arrivée de celle qui allait devenir « la petite amie française » du narrateur.

« Je suis prêt ! » Basile se plante en face de Lou, son manteau sur le bras, et lui tend la main, un sourcil levé, tel le gentleman du 19ème siècle qu’il aime s’imaginer être à chaque Saint-Valentin. Lou enfile ses chaussures, et le temps que Basile retrouve les clés de l’appartement, elle lit quelques lignes supplémentaires. La française arrive pour un semestre d’échange. Sa joie de vivre et son anglais approximatif charment bientôt étudiants et professeurs. Mais, précise le narrateur, son arrivée ne présageait rien de bon. Son nom, en français, signifiait phonétiquement « loup ». Lou.

Lou stoppe net sa lecture. Ses yeux se dirigent instinctivement vers le nom de l’auteur. Noah Wilson. Noah. Wilson. Ses joues s’empourprent. Son cerveau dérive vers une autre époque. Le campus en briques rouge, l’équipe de football qui s’entrainait toute la journée qu’il vente ou qu’il neige. Des pas chassés sur les chemins pavés. Des pompes sur le terrain en face du département d’histoire. Elle s’amusait à comparer la musculature des joueurs...

« Moi aussi je t’aime. » Basile l’embrasse à pleine bouche, lui prend le New Yorker des mains et le pose sur le comptoir de la cuisine. « Et j’ai trouvé les clés ! Dans ma poche ! » Ils dévalent les escaliers. « Un taxi ?» demande Lou, hagarde. « Mieux, mon amour, une limousine. » Sur la banquette de cuir blanc, Basile la complimente et parle du mal qu’il a eu à réserver une limousine, est-ce que Lou est déjà montée dans une limousine ? « Lou ? » Lou lui dit que non, jamais, mais qu’elle adore l’idée, surtout les coupes de champagne. Ils trinquent.

Lou ne s’explique pas pourquoi elle ne lui a jamais parlé du Dakota, de son premier chagrin d’amour. « Je suis désolée, Basile. En réalité j’ai déjà pris une limousine. » Basile rit. « C’est pour ça que tu as cet air affreusement triste ? Mais ce n’est rien du tout mon loulou. » Elle veut lui raconter dans quel contexte elle a pris cette limousine mais les voilà qui se garent, courent sous la pluie et s’installent à la table d’un restaurant feutré tapissé de velours vert foncé. Basile s’absente et Lou se connecte sur le site du New Yorker.

Le narrateur fait partie de l’équipe de football américain et il croise la jeune française pendant ses échauffements. Un jour, il prend son courage à deux mains, s’approche et lui dit avec un fort accent « Bonjour mademoiselle ». Ils deviennent inséparables et se donnent rendez-vous chaque soir pour manger du frozen yogurt. Ils rient de l’accent de Lou. Ils parlent déjà de leur future vie en France, où ils ouvriront une boutique de frozen yogurt. Puis un jour il se passe une chose terrible.

« Lou ! Arrête de geeker sur ton téléphone, on est dans un restaurant de haut standing ! » dit Basile qui vient de se rasseoir, en prenant un air de bourgeois profondément choqué. Il pouffe. Lou rit, un peu nerveusement parce qu’elle est submergée par ce qu’elle est en train de lire. « Ecoute Basile. » Il l’interrompt. « Ecoute Lou... » Il prend un air mystérieux. « Il faut absolument que tu ailles voir leurs toilettes. Les cuvettes sont en marbre. » Il pouffe de nouveau.

Lou laisse Basile pour aller faire le constat. Assise sur le marbre froid, elle rallume l’écran. Lou et Noah sont à une soirée, ils jouent au beer-pong et tout le monde boit énormément. Puis Noah ne parvient plus à trouver Lou. Il a trop de gens. Il finit par ouvrir la porte d’une chambre, et il la voit, sans pantalons, un autre gars de l’équipe de football sur elle. Il est fou de rage, mais elle ne comprend visiblement pas ce qui se passe. Et il prend le gars par les épaule et le jette contre le mur. Et il rhabille Lou, il la prend dans ses bras.

L’aube se lève à peine dehors et Lou l’enlace au bord de la route. Il fait venir le premier taxi disponible à 4 heures du matin et il se trouve que c’est une limousine. Avant de se rendormir sur la banquette, Lou lui dit que c’était génial, qu’elle est heureuse d’avoir perdu sa virginité avec lui. Noah pleure.

Lou lève les yeux de son téléphone. Elle avait haï Noah de toute ses forces parce qu’il avait toujours refusé de la revoir. Son semestre avait été gâché. Elle n’arrive pas bien à assimiler que Noah n’ait pas été avec elle dans cette chambre et ce que cela signifie.

Lou retourne vers la table du restaurant. Basile prend un faux air contrit. « Madame ! Une seconde de plus et le vin n’allait plus être à la bonne température ! » Elle sourit malgré elle.

La vérité attendra l’aube.

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Charlette · il y a
La référence au New Yorker (en bonne bobo que je suis) m'a immédiatement fait sourire. Au-delà du clin d'oeil, j'ai beaucoup aimé le va et vient entre la Saint Valentin et les souvenirs, transposés par les mots de cet ex. Joli écrit.
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Fitzgerald · il y a
Haha, merci Charlette!
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Jenny Guillaume · il y a
C'est un très joli texte, parfaitement construit je trouve. Il y a l'inconsistance de nos souvenirs, l'insouciance de la jeunesse et l'incompréhension de ces premières histoires qui se finissent souvent sans explication réelle, parce qu'on n'a pas encore la force de les affronter. Bravo à vous !
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Fitzgerald · il y a
Oh merci mille fois! Vous me faites me rendre compte de certains aspects auxquels je n'avais pas consciemment pensé. Heureuse que vous soyez tombé(e) sur le texte après la fin du concours :)
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Jfjs · il y a
hé hé sacré chassé-croisé
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Fabienne BF · il y a
j'aime bien cette histoire où se mélangent passé et et présent... le décalage entre Basile et Lou, les mots qui voudraient être dits, Basile qui passe à côté de Lou. Je comprends le coup de coeur de Serge Debono.
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Brocéliande · il y a
On peut tout imaginer, tout sentir, vibrer avec elle ..et lui qui ne sent rien ..oh j'ai adoré ..
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Fitzgerald · il y a
Merci, ça me touche beaucoup!
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Utilisateur désactivé · il y a
J aurais aimé poursuivre la lecture du New Yorker avec elle et savoir pourquoi...
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Fitzgerald · il y a
Moi aussi, haha.
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Serge Debono · il y a
Terrible histoire ! Un style très agréable, et un récit fluide malgré une intrigue difficile à imbriquer. Chapeau, et merci pour ce beau moment de lecture.
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Fitzgerald · il y a
Vraiment ravie que vous ayez apprécié la lecture. Je pense que c'est une histoire qui aurait gagné à être un tout petit peu plus longue pour mieux poser l'intrigue, mais j'ai dû m'adapter à la limite de mots (tout juste!)
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Serge Debono · il y a
J'ai souvent ce problème de devoir condenser mes histoires. C'est vrai que le vôtre est un TTC riche en événements, mais pas d'énumération, ni de passages bâclés, le ressenti reste très fort. Bravo !
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Marie Mauve de Montaucieux · il y a
Le suspens est bien ménagé , servi par une écriture légère. Je n'ai que 3 voix car relativement nouvelle.
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Fitzgerald · il y a
Merci Marie :)
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Jean Calbrix · il y a
Un joli chassé-croisé entre une Saint-Valentin bien présente et des souvenirs qui resurgissent à l'occasion d'un feuilleton dans un journal. Bravo, Fitzgerald, pour ce TTC d'agréable lecture ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba en compète Printemps http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba si vous en avez le temps.

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Fitzgerald · il y a
Merci beaucoup, parfait résumé! Je vais aller lire votre sonnet qui a déjà rencontré un certain succès !!
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Jean Calbrix · il y a
Bienvenue alors, Fitzgerald
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