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The Beauty and the beast

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Pierre Montbrand

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L'impact des gouttes sur le métal de la carrosserie était le seul bruit audible. Sous cette pluie fine, la carrière reposait, silencieuse. Le capitaine Bauer et sa passagère descendirent du Land Rover. L'endroit semblait abandonné. Bauer remonta le col de son blouson pour se protéger de la pluie.
– C'est ici ? Demanda Nadège
– Pas tout à fait, mais je préfère que notre arrivée soit discrète, répondit Bauer.
Il déplia une carte IGN froissée. Ludwig avait marqué l'endroit d'une croix rouge et d'une date.
– J'ai trouvé cette carte en fouillant son bureau au D.S.O.
Nadège le regarda interloquée.
– Le département des Sciences Occultes, à l'Université de Grenoble. Il y avait plusieurs cartes annotées. Une croix, une date.
– Cela aurait un rapport avec sa mort ?
– En tout cas je n'ai trouvé aucune carte de la région de Rochefort, où on a retrouvé son corps.
Quittant la voiture, ils suivirent la route en longeant le parapet. Cinquante mètres plus bas, les eaux vertes et tumultueuses du torrent se précipitaient entre les rochers. Sur leur droite, un chemin empierré franchissait un petit pont et descendait jusqu'à l'ancienne centrale électrique. Malheureusement, l'accès était barré par une haute grille surmontée de barbelés. En se penchant, le policier repéra un chemin en corniche qui descendait le long de la paroi et conduisait à une passerelle haubanée. Bauer enjamba le parapet. Nadège le suivit dans cette descente périlleuse. En se tenant aux câbles, ils parvinrent ainsi sur l'autre rive. Devant eux, la casemate de béton semblait faire corps avec la roche. Le portail rouillé, fermé par deux cadenas, ne devait pas avoir été ouvert depuis des années.
– Je crois qu'on peut aussi rayer cet endroit de notre liste, dit Bauer. Impossible de pénétrer là dedans.
– Pas si sûr, répondit Nadège qui examinait les murs du bâtiment.
Elle venait de découvrir un soupirail, à moitié caché par les hautes herbes. Bauer sortit sa lampe torche et s'agenouilla. Le boyau d'aération semblait rejoindre l'intérieur de la centrale électrique.
– Je vais voir, tu m'attends ici !
– Non, je te suis, je ne tiens pas à rester seule.
Nadège leva les yeux vers la paroi qui les surplombait. L'ombre s'étendait maintenant sur l'usine et la rivière. Les eaux du Fier étaient devenues brunes et glauques. Attendre là n'était pas plus réjouissant que pénétrer dans le boyau, et que ferait-elle si « quelque chose » survenait ? Bauer mit un doigt sur ses lèvres pour lui intimer le silence, et se glissa dans le boyau. Celui-ci s'élargissait pour déboucher dans un couloir plus vaste, éclairé de loin en loin par d'étroites ouvertures. Ils parcoururent une vingtaine de mètres pour arriver dans une vaste salle où se trouvaient trois grosses turbines, semblables à des animaux préhistoriques oubliés. Les toiles d'araignée recouvraient le cuivre des bobinages et la peinture verte des tôles s'était écaillée sous les assauts de la rouille. Lentement, ils contournèrent les machines. Le hall était désert et baignait dans une lumière blafarde, provenant d'une verrière cassée. Au fond de la salle des machines, le couloir continuait sous la roche, dans l'obscurité. Ils le suivirent. La lampe électrique promenait un halo tremblotant sur les murs couverts de salpêtre. Au bout d'une vingtaine de mètres, ils découvrirent un renfoncement creusé dans la roche. Dans un coin une vieille couverture était jetée à même le sol. Un jeans taché et un sweat déchiré étaient pliés à côté d'une bougie à moitié consumée.
– Quelqu'un a passé la nuit ici, il y a quelque temps déjà.
– Tu sens cette odeur de fauve ?
Bauer se pencha pour examiner les vêtements, mais demander un ADN pour l'instant, c'était hors de question... La mort de Ludwig Seiler était officiellement classifiée comme un accident, une des rares « attaques de loup » enregistrées ces dernières années en Europe.
– Tu crois que c'était lui, je veux dire, le tueur ?
– Non, répondit Bauer, c'était « elle ». Si nous sommes sur la bonne piste, ce sont des vêtements de femme, et ça c'est une sacrée avancée !
Soudain un bruit métallique se fit entendre derrière eux. Bauer éteignit sa torche électrique.
– On est fichu, murmura Nadège à son oreille.
– Je ne pense pas, il ne fait pas encore nuit noire et on n'est pas à la pleine lune, n'oublie pas.
De sa main droite, il avait dégainé son Sig-Sauer.
– Ça venait de la salle des turbines.
Ils refirent le chemin en sens inverse en s'appuyant au mur. Nadège s'agrippait à son bras. Dans la pénombre le hall semblait pourtant désert. Un vasistas cassé pivotait en grinçant sous l'effet du courant d'air...
– Sortons, nous n'apprendrons plus rien de neuf ici et la nuit tombe.
Bauer fit passer Nadège devant lui dans le boyau d'aération. Il dut même la pousser pour l'aider à sortir. Son imagination lui jouait des tours et il s'attendait à chaque instant à être saisi par les pieds avec une force surhumaine, mais rien ne se produisit. Nadège ne fit pas davantage de mauvaises rencontres en sortant du soupirail. Ils franchirent l'étroite passerelle et remontèrent le long de la sente. Les eaux noires bouillonnaient en dessous d'eux. Nadège s'efforçait de ne pas regarder en bas. Finalement ils atteignirent le parapet.
– Ludwig avait donc trouvé cette cache ?
– Il l'a probablement suivie dans les bois de Rochefort, mais il n'a pas été assez discret ! Ça lui a coûté la vie.
Elle acquiesça. Son regard bleu, perdu dans le vague, semblait revivre la scène.
– Il y a peut-être une autre explication, Alain.
– Ah oui ? Et laquelle, Madame la journaliste ?
Ils marchaient sur la route déserte, en direction de la carrière abandonnée. De temps à autre Bauer se retournait. Il avait passé son arme dans sa ceinture. Tout en marchant, il songeait que les rôles s'étaient curieusement inversés : la journaliste qu'il pensait avide de sensationnel le rappelait à l'ordre, lui, le policier cartésien... Et pourtant, c'étaient ses déductions logiques qui l'avaient conduit jusqu'au D.S.O. Ils avaient maintenant rejoint le Land Rover garé près des engins de chantier. La carrière les dominait. L'endroit rêvé pour un guet-appens. Bauer s'approcha et fit le tour de la voiture l'arme au poing, mais tout semblait tranquille... Nadège était restée en arrière, hésitante. Sitôt qu'elle l'eut rejoint à l'intérieur de la voiture, il verrouilla les portières. Le Land Rover quitta la carrière en cahotant, puis s'engagea sur la route des gorges. Ce fut elle qui rompit le silence.
– Admettons que « il » soit « elle »... Elle aurait tout simplement pu garder un animal dans cet endroit abandonné, en lui laissant un peu d'eau et de nourriture et en l'enchaînant au mur.
– Sauf qu'il n'y avait pas d'anneau au mur et pas de chaîne dans le réduit où se trouvait la paillasse.
– Alors, qu'elle est ta solution ?
– Ma solution ? Une femme peut rentrer, une bête de taille monstrueuse, comme semblent l'indiquer tous les témoignages ne peut pas sortir. Ce ne sont pas des hypothèses, mais de simples faits. L'odeur du réduit indique assez clairement que la bête a séjourné ici. Ludwig avait vu juste, mais cela ne nous dit pas pourquoi elle est venue se cloîtrer ici...
Nadège ne répondit rien. Tournée vers la vitre, elle semblait dormir. Quant à Bauer, il conduisait lentement, cherchant à percer l'obscurité des talus que balayaient les phares. Il ressassait dans sa tête les propos du professeur Fontviel, la directrice du DSO, et ne pouvait s'empêcher de songer à l'attaque de « Bray Road ». Comment réagirait-il si la bête surgissait devant la voiture dans le faisceau des phares ? A ses côtés Nadège respirait bruyamment. Quelque chose clochait... Il ne reconnaissait plus la silhouette de la femme qui dormait à ses côtés.
Nadège ?
Quoi ?
« Elle » se tourna lentement vers lui. Quand il comprit, c'était trop tard.

PRIX

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Pascal Depresle · il y a
Un texte de qualité pour une histoire qui l'est aussi, bravo, je vous découvre et j'aime. A l'occasion, si le cœur vous en dit, mon "Gamin" est en finale et mon univers vous est grand ouvert Amicalement http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gamin-le-pont
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Arlo · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
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CathSon · il y a
joli, parfaitement stressant :)
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Keith Simmonds · il y a
Beau titre pour cette histoire bien menée et pleine de suspense ! Bravo !
Mon œuvre, “Kidnapping”, vient de paraître pour le
Prix Court et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire
et la soutenir si le cœur vous en dit. Merci d’avance !

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Doria Lescure · il y a
et bien...on se fait happer par cette enquête dans laquelle on est plongée sans possibilité de retour en arrière. On sent tout de suite que quelque chose ne tourne pas rond dans cet attelage et c'est crescendo qu'on comprend que ça va mal finir....Récit fluide et rythmé, avec un je ne sais quoi de fantastique, bravo , mon vote vous est acquis !
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Thara · il y a
The Beauty and the beast au féminin...Bien vu.
Avec un léger clin d'oeil de par le titre, à la célèbre série américaine !

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Abi Allano · il y a
Une histoire bien ficelée avec beaucoup de suspens. Mes votes!
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Plume Le chat · il y a
La belle ET la bête, joli ! (je m'en doutais, ou plutôt je l'espérais !)
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Arlo · il y a
Aventure passionnante où le suspens s'accroit en avançant dans la lecture. Bravo. Les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" en lice prix été poésie. Bonne journée à vous.
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