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Terre de Brume

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P. Ka

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Lorsque le Météorologiste annonça que le câble s’était mis à osciller, le navire plongea dans un silence tendu. Le Capitaine s’efforça d’afficher une assurance inébranlable. Ce pouvait être n’importe quoi, la révision du socle d’accueil, le passage d’une nuée de Vogueurs ou bien même une ondée à quelques relais de là. Mais pour ceux qui connaissaient ses habitudes, la façon dont il tapotait sa pipe ne présageait rien qui vaille. Depuis la proue, le Mystique leva les yeux au ciel et inspira une épaisse bouffée de fumée blanche. Le vide en lui servait de réceptacle à toutes les vibrations du monde. Les informations y affluaient par millions sous forme de sensations diffuses et inextricables. Le Capitaine et son équipage gardaient les yeux rivés sur le jeune homme, suspendus au moindre de ses gestes. Les doigts frémirent en balayant l’atmosphère laiteuse. Il se retourna subitement vers le pont pour murmurer d’une voix sombre :
‒ Accrochez-vous tous, pauvres fous !
 L’attaque fut d’une rapidité foudroyante. Le Souffleur de Brume avait bondi depuis le câble et disparu au dessus de nos têtes. Le doute déstabilisa les défenses du navire, mais un Souffleur n’épargne jamais ses proies. Il jaillit de nulle part et fondit sur l’équipage tétanisé, plantant ses griffes de chaque côté de l’appareil et dévorant les pantins ridicules qui s’opposaient à lui. Ses ailes géantes battaient le ciel pour entraîner le navire dans les abîmes. Elles maintenaient une tension extrême sur le cordon qui nous reliait au câble. Effrayé, je m’agrippais de toutes mes forces à l’une des poignées d’arrimage et priais tous les dieux possibles pour notre salut. Le corps du Capitaine, en charpie, traversa mon champ de vision à la vitesse d’un éclair avant de disparaître par dessus bord. Une dernière fois, le rire strident de la bête emplit la Brume et le cordon rompit d’un seul coup. La tension se relâcha, propulsant le navire dans le vide. Avant même que le Barreur ait pu se redresser, un trou de Brume nous aspira et nous disparûmes à jamais.

 Où tombent les hommes lorsque leurs pieds ne touchent plus la surface du sol ? Ils virevoltent en tous sens. La Brume les emporte au hasard, là où aucune direction n’existe. Cinq cycles après l’attaque, nous voguions toujours dans cet abîme, sans lumière ni obscurité qui nous rassurent et nous rappellent ce que nous sommes. Tous nos repères avaient disparu à l’instant où le cordon avait cédé. À la tête du navire, le Mystique demeurait silencieux. Assis en tailleur, les bras tendus vers le vide, il cherchait à capter les ondes de la vie et de la terre, refusant d’interrompre sa méditation, même pour manger. De temps à autre, il faisait un signe imperceptible de la main que je m’empressais d’aller communiquer au Barreur. Alors toute l’ossature du navire grinçait tandis que le bâtiment virait dans le ciel terne.
 Chaque heure, nous faisions sonner le cor. Le rire d’un Souffleur répondait parfois à cet appel. Les échos qui nous glaçaient le sang résonnaient dans tout l’espace invisible. L’ambiance était de plus en plus tendue à bord. Si peu d’hommes avaient survécu à l’assaut. Si peu gardaient la foi. Chacun faisait le compte de l’eau et de la nourriture qu’il nous restait. Certains, torturés par le vide qui les dévoraient, finissaient par se jeter par dessus la rambarde. Un groupe d’Attrapeurs se rallia au Météorologiste. Pour eux, nous ne suivions que le hasard. La présence des Mystiques à bord des embarcations tenait du folklore, reliquat de vieilles superstitions à une époque où l’homme n’avait aucun moyen de se prémunir contre les dangers de la Brume. Le savant grommelait d’un bout à l’autre du pont que la magie n’avait plus sa place. Seules les théories sauraient nous guider. En début et fin de chaque cycle, il capturait un peu de vapeur dans un bocal et l’observait des heures durant sous tous les angles possibles. Il y injectait différentes substances qui formaient des précipités colorés dont il mesurait la taille avec une règle à coulisse, faisant mine d’en tirer des connaissances inestimables. Savait-il pour autant comment les Terres, flottant dans la Brume, avaient été reliées par les anciens ? Certains êtres ressentent ce que nous ne ressentons pas, les vibrations du monde, ce qu’aucun Météorologiste ne saurait mesurer dans des bocaux de verre. Le Second semblait aussi de cet avis. Le vieil homme, ancien machiniste de la Compagnie, avait donné l’ordre au Barreur de suivre à tout prix mes indications. Le Mystique, ayant remarqué mes allées et venus, me glissait à chaque fois un sourire encourageant. La fatigue creusait ses joues déjà maigres. Hormis cette distraction, il gardait le regard fixé par delà le rideau blanc qui barrait notre route.

 Alors que je contemplais moi aussi la Brume, que j’essayais de la sentir, à chaque respiration, diffuser dans mes veines, le noir se fit subitement à l’intérieur de mon crâne. La conscience rentra dans sa coquille à l’abri des hommes et des coups du sort. Je ressentis le vide, un vide qui n’avait rien d’inquiétant ou de triste, simplement calme et apaisant. Hors du temps. J’ignore combien de secondes ou de cycles s’écoulèrent pendant cet absence. Lorsque je sortis de ma torpeur, une vive douleur me prenait l’arrière du crâne. Le Second gisait face contre terre à côté de moi, la moitié de son visage portant de larges tuméfactions. Mes sens revenaient sans que je parviennent encore à me relever. Au rythme du roulis, des bocaux de Brume roulaient d’un bord à l’autre du pont. Deux Attrapeurs tiraient le Barreur inconscient par les pieds en se plaignant de son poids.
‒ Il n’y a qu’une seule façon d’en finir !
 Je reconnus la voix du Météorologiste. Il braquait une arme vers l’avant de l’appareil. Un jeune homme faisait front entre lui et le Mystique.
‒ Écarte-toi si tu veux vivre, dit-il avec assurance. Il est temps pour une nouvelle ère.
 Derrière lui, les Attrapeurs lancèrent des cris hargneux. La faim appelait les hommes à la folie. Elle tirait leurs traits et injectait dans leurs yeux des éclats de sang. Le Mystique descendit sur le pont et fit signe au jeune homme de ne pas s’inquiéter.
‒ Nous sommes arrivés, dit-il d’une voix douce, chacun là où nous devions nous rendre.
 Il ouvrit les bras pour accueillir le sort. Je compris trop tard ce qui se passait. Je hurlai alors de toutes mes forces en courant vers la proue. L’un des Attrapeurs me balaya d’un coup de pied dans les côtes. Je me pliai en deux, le souffle coupé, et roulai en arrière, impuissant. Le coup de feu retentit, qui avala tous les autres sons de l’espace. Le Mystique, traversé par l’acier brûlant, regarda le navire et son équipage une dernière fois. Un étrange sourire éclairait son visage, une douceur indéfinissable et perdue.
‒ Accrochez-vous tous, pauvres fous...
 L’étincelle s’éteint et le corps, vide comme la Brume, bascula dans le néant. Alors un choc terrible secoua le navire. La tôle fut déchiquetée de part en part et les hommes projetés en tout sens. Je crus à l’apocalypse, comme si nous ne méritions de vivre qu’à travers le regard du jeune devin. Les Attrapeurs pleuraient de terreur. Le Météorologiste vola vers l’avant du navire tel un harpon lancé contre un Souffleur. Sa nuque se brisa d’un coup sec contre la carlingue. Puis le navire s’immobilisa. Le vent tomba. Plus un seul bruit. Je courus vers la rambarde pour voir si je pouvais apercevoir le corps du Mystique flotter à la dérive mais l’immensité n’offrait au regard qu’une épaisse couverture uniforme. Au pied du navire, la Brume me laissa voir entre ses bras fins des taches brunes mordant la coque éventrée.
‒ Terre, murmurai-je abasourdi...
 Je me risquai le premier, agrippant une corde d’amarrage pour descendre le long de la paroi métallique. Un air chaud montait depuis le sol. Des parfums de violette et d’herbe humide me gonflaient le cœur et les poumons. Au dessus de moi, un jeune Attrapeur murmura que ce n’était pas possible.

PRIX

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Joséphine · il y a
Le festival off me permet de découvrir votre texte, et ... le monde dans lequel il se déroule me plaît beaucoup ! Bravo
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P. Ka · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire Joséphine !
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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P. Ka · il y a
Encore merci.
Vous n'avez pas totalement tort, il y a une forme de récompense à la participation. Et ce n'est pas dénué de sens. J'avoue être un piètre activiste, même un piètre lecteur sur ce site... Je devrais être davantage présent, non pas spécialement pour des votes mais simplement pour les échanges... (Mais Noël a posé bien plus d'un millier de pages sur ma table de chevet.. Et je peine d'une façon général à dégager un peu de temps libre). En tout cas, plutôt sympa votre idée de off. J’essaierai de faire un effort !

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Richard Laurence · il y a
Ma foi, il n'y a aucune obligation... A vrai dire, il s'agit moins d'un acte militant que d'une volonté de partager le plaisir que j'ai eu à découvrir certains textes, tels que le vôtre, au delà du système de votes qui n'offre finalement que peu de visibilité à ceux qui ne sont pas investis à fond dans la compétition ;). Bonne lecture ! (et je vous comprends : c'est quand même plus agréable en format papier...)
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Richard Laurence · il y a
Une belle prouesse puisque vous réussissez là à créer un monde totalement différent du nôtre, non seulement dans ses mœurs et les créatures qui le peuplent, mais jusque dans les lois universelles qui le gouvernent. Vous nous décrivez là un monde où, pour reprendre une expression chère à Lovecraft, les "lois de la géométrie euclidienne n'ont plus cours"...

Cet univers dépaysant, déstabilisant, totalement hors de nos cadres de référence habituels, ainsi que vos personnages allégoriques très intéressants m'ont vraiment fait penser à l'univers inclassable d'un auteur lyonnais que j'apprécie beaucoup, Alain Damasio, qui, dans la "Horde du Contrevent", par exemple, nous décrit un univers où le vent souffle toujours dans le même sens et où une horde de personnages allégoriques, avec chacun un rôle bien défini dans le groupe, décide remonter le courant pour tenter d'atteindre la légendaire source du vent...

Le seul reproche que je ferais à votre texte c'est que la fin est un peu trop ambigüe à mon goût. Je sais que certains lecteurs apprécient les fins énigmatiques qui laissent une marge d'interprétation au lecteur mais, pour ma part, je me sens toujours un peu frustré lorsque l'auteur se retient, volontairement ou non, de nous livrer la sienne. En l'occurrence, j'aurais aimé savoir si le Mystique a sauvé le navire de l'abîme au prix de son sacrifice ou si, au contraire, c'est lui qui le retenait dans l'abîme et qu'en le tuant, les Attrapeurs ont mis fin à l'enchantement...

Ceci étant dit j'ai particulièrement aimé ces personnages qui se définissent par leur fonction et notamment celui du Mystique et la description que vous faites de son Art (la méditation) : "Le vide en lui servait de réceptacle à toutes les vibrations du monde." et la place à part qu'il occupe dans la communauté des hommes : "Certains êtres ressentent ce que nous ne ressentons pas [...], ce qu’aucun Météorologiste ne saurait mesurer dans des bocaux de verre." Ce sont là des paroles pleine de justesse qui m'ont profondément touché...

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P. Ka · il y a
Merci beaucoup de ce commentaire détaillé et très positif finalement !
J'ai lu la "Horde du Contrevent" il y a peut-être un an ou deux (ou plus je ne sais plus) et comme je ne lis pas beaucoup de roman d'aventure du genre, cela m'a sans doute joué des tours. D'ailleurs, maintenant que vous me le dites, ça me fait penser à la fin du bouquin, (/!\ spoiler) ce bout du monde qui donne sur le vide et la dernière héroïne qui se raccroche à je-ne-sais-plus quoi (était-ce un câble justement ?) avant de boucler la boucle....
Pour ce qui est de l'interprétation, je ne pensais pas avoir laisser planer tant de doute. C'est bien le Mystique qui par ses indications à conduit le navire jusqu'à une Terre. Il accepte sa mort, sa propre destination, dès lors que le navire s’apprête à percuter le sol.

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Richard Laurence · il y a
Ah mais oui oui, très positif ! J'ai vraiment adoré ce texte et le fait que vous vous soyez inspiré de l'univers de Damasio n'est pas un problème, bien au contraire ! On n'écrit jamais à partir de rien... Tous les auteurs s'inspirent les uns les autres et vous auriez pu choisir bien pire comme source d'inspiration ;)
Merci de confirmer votre interprétation de la fin, c'est bien ce que j'avais pensé (en tout cas voulu croire) mais j'avais quand même un petit doute...

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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P. Ka · il y a
Merci Richard Laurence. Je dois dire que votre proposition m'a fait sourire. Vous offrez des services de critique personnalisées ? Différentes options possibles: élogieux, tempéré ou satyrique, selon la sensibilité du destinataire ! C'est original. En ce qui me concerne, vous êtes libre d'exprimer ce qu'il vous plait ci-dessous, même s'il me plait un peu moins. Tous les avis sont dans la nature. Meilleurs vœux à vous aussi !
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Richard Laurence · il y a
Ha haha ! Oui c'est exactement ça ! Le fait est qu'en tant qu'auteur, j'aime qu'on me dise, en toute franchise, ce qui fonctionne bien dans mon texte et ce qui fonctionne mal... Donc je m'efforce, de même, d'être aussi précis et constructif dans mes retours de lecture... Mais je me suis vite aperçu que ce n'est pas du goût de tout le monde et que certains supportent mal la critique. Donc, je préfère prendre mes précautions et poser franchement la question pour savoir où je mets les pieds ;)
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Keith Simmonds · il y a
J'apprécie bien ce texte ! Mes votes ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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P. Ka · il y a
Merci !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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P. Ka · il y a
Merci Yann (ou Olivier)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Quelles que soient les embûches, l'on finit toujours par arriver où on doit être mais accrochez-vous pauvres fous !
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P. Ka · il y a
Merci Patricia pour vos passages dans le coin et vos commentaires toujours sympathiques ! Quelle dévoreuse d'histoire vous faites, c'est impressionnant !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
:-) Merci ! Par contre je ne commente ni ne vote jamais si je n'ai pas lu et apprécié.
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