Terre chérie

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Deux romans et un recueil de nouvelles publiés à ce jour, avec des incursions dans le théâtre et les scenarii de courts métrages. Je vous laisse goûter mes œuvres et, si vous en redemandez, je  [+]

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Nous fêtons aujourd’hui l’entrée dans le neuvième mois de notre expédition. Mais je n’ai pas le cœur à la fête. Nous avons réintégré le vaisseau il y a à peine trois jours et je ressens, déjà, les premiers troubles de claustrophobie et d’anxiété auxquels j’ai été confronté à l’aller. Deux cent treize jours se sont écoulés depuis le lancement : 180 jours de trajet aller et 30 jours dans le dôme. Ceux qui suivent de loin notre aventure et n’ont aucune notion des contraintes du voyage interplanétaire doivent se dire que le plus gros est fait, que le retour ne sera qu’une formalité. Ils se trompent lourdement. Les deux tiers du temps dévolu à cette mission concernent le retour. Passer 430 jours avec sept compagnons d’infortune dans une boite de conserve est très loin d’être une formalité. À partir du troisième mois de « captivité », l’aller est devenu un calvaire. Que sera un trajet retour près de deux fois et demi plus long ?
— Chris, viens te joindre à nous !
Nous sommes tous réunis dans le module de restauration. Je suis le seul à faire bande à part, le nez collé au grand hublot tribord, le regard happé par les points lumineux figurant les étoiles. Je puise en moi le peu qui me reste de motivation pour me retourner et montrer bonne figure. Son invariable sourire amical sur les lèvres, Pol lève son verre dans ma direction.
— Viens trinquer à la science et à la connaissance, camarade. Ou inversement.
Pol est le médecin doublé de psychologue de l’expédition. Il en est sans doute le membre le plus important. Vous devez vous douter qu’il ne chôme pas et, qu’au fil des mois, sa charge de travail va croissant. Je ne donne pas cher de la cohésion sociale au sein du vaisseau s’il lui arrivait un pépin : un burn out, par exemple. Je ne vois pas pourquoi un psy serait à l’abri de ce genre de désagréments. À contrecœur, je rejoins le groupe et, par pur réflexe, referme ma main sur le verre que l’on me tend.

Je ne supporte plus cette nourriture lyophilisée. Lait, œufs et fromage en poudre, filaments de viande séchée : toutes les protéines animales que nous ingérons sont conditionnées en sachets opaques dont nous devons réhydrater le contenu avec l’eau issue – principalement –, du recyclage de notre urine. Quant aux végétaux... Je préfère ne pas m’étendre sur les carottes et salades rachitiques produites dans les serres avec nos excréments solides pour engrais. Je mange du bout des lèvres. Ça ne m’empêche pas d’avoir la nausée au sortir de table. Quand je vomis, j’essaie d’étouffer le bruit de mes rejets. J’ai honte de mes faiblesses.

Allongé sur la couchette de ma capsule de repos, je contemple mon image sur l’écran vidéo du plafond. Je zoome sur mon visage. Quel contraste avec celui du jeune scientifique plein d’enthousiasme à la perspective de ce long voyage. Quand j’avais appris que je faisais partie des huit apprentis-spationautes retenus sur plus de six mille candidats, j’avais enfourché ma moto et avais roulé vers le couchant en hurlant ma joie. Les résultats des tests physiques et psychologiques auxquels on m’avait soumis après le dépôt de ma candidature étaient à ce point décevants que je nourrissais peu d’espoir d’être sélectionné pour faire partie de la quinzième expédition Nirgal. Mais mes examinateurs avaient dû penser – l’avenir leur donnerait tort –, que mes qualités intellectuelles supérieures compenseraient largement mes aptitudes physiques moyennes et mon caractère inconstant, quoique généralement affable. Je venais de décrocher un Master de biologie moléculaire et cellulaire, avec une spécialisation en exobiologie. Major de ma promotion, j’avais pu obtenir de mes prestigieux professeurs – parmi eux un Prix Nobel –, de nombreuses lettres de soutien à ma candidature. C’est sans doute cette partie épistolaire de mon dossier qui a fait pencher la balance en ma faveur.
Je ne regrette rien. Ce fut une expérience très enrichissante, qui m’a beaucoup appris sur les autres et sur moi-même. Surtout sur moi-même. Je ne peux plus me mentir. Je ne suis pas un être suffisamment grégaire pour supporter un séjour en vase clos au-delà de quelques semaines. Je sais que j’ai atteint et même dépassé mes limites. Je suis entré en zone rouge. Il faut que ça s’arrête... vite.
Mon sommeil n’est pas réparateur. Il est agité de rêves d’enfermement. Je suis allongé dans un sarcophage qui file sans but dans le vide intersidéral. Je suis condamné à errer ainsi, immortel, jusqu’à la fin des temps. Immortel et seul. Il n’y a pas plus grande solitude. Je crois me réveiller au fond d’une galerie de mine dont l’accès s’est effondré. Je perçois des voix étouffées. J’existe donc encore pour d’autres ?

La lumière artificielle, simulant celle du soleil, filtre à travers les lattes du hublot. Ma décision est prise. Je rejoins Pol – c’est toujours le premier levé –, dans le module de restauration et, lâchant un « b'jour » atone, me sers un café double.
— Comment vas-tu ce matin ? demande par pure convenance mon coéquipier.
La réponse est formulée par mes traits tirés, mon teint blafard.
— Je quitte l’expédition, Pol.
J’ai prononcé les mots fatidiques d’un ton calme. Il me fixe longuement puis hoche la tête.
— Je dois avouer que je m’y attendais. Tu as bien conscience de ce que ça signifie ?
— Oui.
— Bon, dit-il avec une pointe de lassitude. Laisse-moi le temps de m’occuper des formalités.

J’ai fait mes adieux à tout l’équipage. Contrairement à certains, je n’ai ressenti aucune tristesse, juste un grand soulagement. La porte intérieure du sas de sortie se ferme dans mon dos. Quand la porte extérieure s’ouvre, révélant le ciel et les volcans de Hawaï, je donne enfin libre cours à mes émotions. En larmes, j’avance, titubant, sous le chaud soleil de Polynésie. Mon abandon de cette mission simulée m’interdit à jamais de fouler le sol martien, mais qu’importe. Je suis revenu du côté de la vie.

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