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Terminus

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Robert Pastor

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Longtemps, de fatigue accablé, de bonne heure je me suis couché. Mon esprit tourmenté ne me laissait pas en paix. C'était le début de l’été et mon corps tout entier comme d’une mauvaise fièvre affecté tremblait à l’idée de ne jamais revoir la belle Inès. Inès côtoyait mon frère Charles en terminale alors que je débutais ma seconde. Je l’ai perdue de vue lorsqu’elle s’est inscrite comme lui en faculté de lettres à Paris.

Une opportunité allait se présenter que je ne pouvais manquer. Ma mère n’avait plus de nouvelles de mon frère depuis plusieurs mois. Elle avait imaginé que je mène mon enquête. Non loin de l'Etoile, j’ai réservé une chambre. J’ai appelé Inès et nous avons convenu de nous voir le lendemain.

À Kléber, j'ai pris la ligne 6, celle que l’on nomme l’aérienne. Je n’avais pas dormi de la nuit. Notre rencontre prochaine portait tant d'espoirs. C'était un samedi et la rame était presque vide. Je me suis assis sur un strapontin côté quai. Dans la poche de mon veston, j’avais une photographie qui la montrait aux côtés de mon frère, lui si fier de s’exhiber aux bras d’une femme resplendissante. À Passy enfin, la rame est sortie du tunnel et j’ai vu la lumière éclabousser la ville endormie. J'ai pensé que ma quête ne pouvait se présenter sous de meilleurs auspices.

À la Motte-Piquet, j’ai aperçu Inès au bout du quai et j’ai senti mon cœur dans sa cage bondir de joie. Je suis descendu et j’ai marché vers elle. Elle portait une robe chasuble qui lui serrait la taille. Je l’ai embrassée.
“Viens, je vais tout te raconter.“ a-t-elle dit.
Ils avaient cessé de se voir un peu au même moment où il n’a plus donné de signe de vie. Elle me proposa de parcourir les lieux où il avait ses habitudes.

Nous avons pris la rame suivante jusqu'à Pasteur. De là, nous avons marché jusqu'à la rue du Bac. Elle me tenait le bras et nos pas semblaient se fondre. Nous sommes entrés chez ce marchand de montres anciennes. Il s’est souvenu de Charles: un client toujours à l’affût d’une bonne affaire. Charles lui avait acheté quelques montres par le passé. Cette fois il avait vendu une Tudor avec un cadran à la rose, ce n'était pas commun. Il m’a montré l’objet. J’ai hésité un instant et j’ai payé la somme demandée. J’aurais au moins cela à offrir à notre mère.

Nous avons poursuivis notre périple en direction du quartier latin. Dans la rue Saint Michel, Inès a questionné un employé de chez Boulinier. Charles venait là le dimanche acheter un livre. J’ai exhibé la photographie. L’employé s’est rappelé cet homme grand et mince qui s’était défait de deux ouvrages de la Pléiade dont un Hemingway que j’ai racheté.

Dans la rue Saint Jacques, nous avons pris un café dans ce bar nommé le Cloître. Charles le fréquentait le vendredi soir pour jouer une ou deux parties d'échecs avant de rejoindre le cinéma des sept parnassiens assister à la projection d’un film.

Nous avons dîné ensemble. Je cherchais à savoir quels étaient les sentiments qu’elle éprouvait à son égard. Elle m’a laissé entendre que c'était de l’histoire ancienne. Au moment de nous quitter, elle a déposé un baiser sur ma joue et nous sommes donnés rendez-vous le lendemain. Ils étaient si différents. Lui n'était qu'un insatiable rêveur, toujours sur le départ vers une destination exotique. Elle rêvait de fonder un foyer et d'élever des enfants.

Ma mère a appelé le soir même pour obtenir des nouvelles. Je l’ai rassurée. Nous étions sur la bonne voie. Elle m’a parlé longuement de Charles et je me suis demandé si je voulais vraiment le retrouver. Je ne pense pas avoir été jaloux de mon frère mais j'étais certainement très excédé par les préoccupations affichées par notre mère. Charles allait sur sa trentaine et on ne pouvait décemment parler de fugue pour qualifier son silence.

Le lundi, nous nous sommes rendus place de la Convention. Charles y avait occupé un studio, sa dernière adresse connue. La gardienne a accepté de nous le faire visiter. Il était toujours libre. Elle avait retrouvé un album derrière un meuble et elle était disposée à nous le remettre. Charles avait reçu un courrier émanant d’un certain Georges. Nous l’avons appelé. L’homme était en colère après mon frère. Il prétendait que Charles lui avait laissé une ardoise de plusieurs centaines d'euros. Il a exigé que nous remboursions cette dette. L’entrevue avec Georges a été pour le moins houleuse. Il s’est calmé dès qu’il a compris qu’il recouvrerait son argent. Georges m’a remis un stylo Waterman que Charles avait laissé en gage. Il était persuadé que mon frère avait quitté la capitale.

Inès m’a raconté le dernier voyage en métro qu’ils avaient fait ensemble. Charles n’a pas voulu lui dévoiler sa destination finale.
“Au prochain arrêt, je vais descendre. Tu resteras dans la rame, tu continueras ton chemin.” Voilà les ultimes paroles qu’il aurait prononcées.

À Saint Lazare, il a quitté le train. Il a attendu que la rame reparte. Inès l’a vu monter les marches, d’un pas décidé. Il portait ce baluchon sur le dos et elle a pensé qu’ils ne se reverraient plus.

J’ai appris plus tard qu’il avait rejoint Le Havre pour embarquer sur un bateau en partance pour Buenos Aires. À ma grande surprise, Inès a pris ce même bateau une semaine plus tard. Son comportement, ses propos m’avaient induit en erreur. Je m'étais fait des illusions. Je dus admettre que je ne connaissais pas grand-chose à la nature humaine.
Je ne lui en ai jamais tenu rigueur. Les quelques jours que j’ai passés en sa compagnie comptent parmi les plus heureux de mon existence. J'en ai déduit que les femmes, celles dignes d'intérêt, préféraient les baroudeurs aux pantouflards. De ce moment, je me suis efforcé de ressembler à mon frère, de singer ses manières un peu rustres et son langage outrancier et je dois dire que cela m’a plutôt réussi.

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Fred Panassac · il y a
Certes vous ne parlez pas du RER, mais votre histoire est bien entraînante et exaltante, et puis j’aime bien la ligne 6 et son métro aérien. Mon vote tardif.
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Robert Pastor · il y a
Je ne connais rien au RER. Je n'aurais pu faire illusion longtemps. Mais j'apprécie votre vote.
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Charlotte Talon · il y a
Belle histoire, mais j'enlève la fin...
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Robert Pastor · il y a
Je vous l'accorde. Et je m'interroge : est-ce un trait de mon caractère qui perce ? Qui a dit qu'il n'y avait pas d'histoire morale ou immorale ?
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Charlotte Talon · il y a
Chacun son avis mais tout m'a plu sauf la fin, ce besoin de ressembler à ce que l'on est pas et croire que c'est mieux.
Miroir d'alouette d'après moi. Bon dimanche

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Elena Hristova · il y a
mes 5 votes avec plaisir
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et réussie ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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Catherine Ackermann · il y a
Joli texte. Je me suis laissée embarquer.
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème "j'avais l'soleil au fond de yeux " de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Robert Pastor · il y a
Merci pour vos soutiens. Je suis allé chercher un peu de ce soleil qui brille dans vos poèmes.
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Jean Calbrix · il y a
Une jolie balade en métro dans Paris ! Bravo, Robert, pour ce texte sous forme de quête qui se termine de manière optimiste ! +5
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Robert Pastor · il y a
Je ne suis pas certain de répondre pleinement au sujet dans la mesure où le métro n'est pas tout à fait le RER. J'avoue ne pas fréquenter suffisamment le RER pour pouvoir en parler. Le tout en 6000 signes, quel challenge!
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Patrick Peronne · il y a
Très honnêtement, dérouté par les inversions du premier paragraphe, j'ai eu la tentation d'arrêter là ma lecture... mais porté par l'ambiance, par la musique du texte je suis allé de l'avant et me suis retrouvé dans ce qui pourrait servir de base à un roman. Dernière remarque, votre ttc m'a fait songer à Bernard Giraudeau qui aurait fait un magnifique Charles. Mon vote, bien entendu.
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Robert Pastor · il y a
ouf ! le couperet n'est pas passé loin. Merci de vos encouragements. Je promets de mieux faire.
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