3
min

Tenue décontractée exigée

Image de Suzy-lou

Suzy-lou

131 lectures

112

Elsa, pour la nième fois, relit le message qu’elle a ouvert ce matin sur sa messagerie électronique.
C’est une invitation de Jules.
Oh ! Comment ose-t-elle l’appeler par son prénom !
Dans l’intimité de son bureau, devant son ordinateur, Elsa se reprend.
Il s’agit donc d’un rendez-vous proposé par Monsieur Gentilhomme, éminent directeur d’enseignement, à l’ensemble de ses collègues pour se retrouver le 1er juillet dans sa villa d’Arcachon.
Les consignes sont assez laconiques : tenue décontractée exigée.
Devrait-il être compris qu’une partie de plage est à l’ordre du jour de cette réunion ?
Elsa a du mal à imaginer Ju... , enfin Monsieur Gentilhomme, en maillot de bain.
Mais elle a appris par une indiscrétion de couloir, que Monsieur le Directeur est un adepte de la course à pied.
La tenue idéale doit donc être sportive.
Sapristi ! Elsa va devoir se rendre dans un des temples de la consommation de masse pour trouver de quoi s’affubler de ces horribles accessoires.
Et là encore, la mode anglaise y est à l’honneur, elle en sûre.

Elsa Poquelin est maître de conférence à la faculté de lettres où elle occupe la chaire de linguistique française.
Est-ce son patronyme qui disposa Elsa à poursuivre des études littéraires ?
C’est à croire car elle a toujours été une ardente défenderesse de langue de Molière au détriment de celle de Shakespeare, refoulant systématiquement tous les anglicismes, barbarismes écorneurs, voire destructeurs, selon elle, du bon français.
Lors de ses études d’anglais, option obligatoire pour la jeune lycéenne qu’elle a été, son rejet était tel que l’épreuve du baccalauréat s’était soldée à l’oral, par un zéro pointé.
La traduction écrite eut le succès inverse. Elsa fut attentive à restituer avec une expertise littéraire sans précédent, les termes de la pensée de l’auteur dont elle jugeait l’anglais décadent. Subjugués par son art, les correcteurs lui décernèrent unanimement un dix neuf sur vingt et elle reçut en prime les félicitations du jury.
Mais elle agaçait copieusement ses jeunes camarades en s’employant à renommer les artistes musiciens britanniques qu’elle jugeait mauvais et qui, pourtant, enfiévraient les soirées estudiantines.
Pour Elsa, le charabia hurlant des Pierres qui Roulent, les octaves aigües des Ballons de Plomb, les chants psychédéliques des Papillons Roses et les rythmes balancés des Clochards Exceptionnels ne pouvaient rivaliser avec la poésie musicale d’un Brel, d’un Ferrat ou d’un Brassens.

Cette aversion est devenu un tic de langage. Aucun mot de consonance anglaise ne peut sortir de sa bouche. Elle vit donc avec cet empêchement contre lequel elle ne peut pas lutter.
Dorénavant, linguiste distinguée, elle continue son œuvre pourchassant ces mots intrus, disgracieux, qu’elle dénonce. Et la bataille est rude à l’heure de l’informatique interactive omniprésente et des tentaculaires réseaux sociaux avec leurs codes.
Ses étudiants le savent. Il faut prendre garde à ne pas céder au charme du langage britannique. La sanction tombe à la moindre digression.

Quant à la vie amicale d’Elsa, elle est d’un calme plat. Si son érudition lui permettrait d’imposer des victoires faciles dans les jeux de société, elle souffre de ne pouvoir placer utilement son W, portant gros pourvoyeur de points dans un jeu de lettres bien connu.
Ce W est terriblement absent de l’encyclopédie française d’Elsa. Elle préfère donc s’abstenir pour ne pas subir une défaite, véritable contre performance en tant que professeur de lettres renommé.

La fin de l’année scolaire est arrivée. Elsa se convainc de chasser ses angoisses. L’heure est au relâchement.
Elle est tellement émoustillée. C’est un sentiment tout récent, qu’elle a ressenti pour la première fois quand elle a rencontré Monsieur Gentilhomme, le nouveau doyen.
Ce fut le coup de foudre... et elle espère tellement qu’il soit partagé !
Certes l’invitation ne s’adresse pas qu’à elle. Mais tout de même, elle fait partie de la société invitée ! Il faut qu’elle soit à la hauteur.

Tenue décontractée exigée. Quel oxymore !
Elle sortira de sa garde-robe, ce pantalon bleu en toile de Nîmes. C’est vrai qu’il est confortable et elle sait qu’il répond aux critères de décontraction. Il est souvent l’uniforme de ses étudiantes et étudiants. Fuselant les jambes ou au contraire flottant, parfois aux bas retournés sur eux-mêmes, porté taille basse ou haute selon la mode du moment, il arbore des poches rivetées plaquées sur le bas du dos. Lors des grosses chaleurs, il peut être raccourci au niveau des cuisses donnant une allure un peu osée qu’Elsa ne sent pas prête encore à assumer. Elle ne peut pas croire que le respectable doyen ait un avis contraire.
Elsa sait bien qu’il va falloir qu’elle troque ses richelieus contre des chaussures de sport plus adaptées à sa nouvelle tenue vestimentaire.
Elle se retrouve donc devant le rayon du célèbre magasin.
Elles sont toutes là. Les pieds droits s’alignent sur les étagères montrant avec outrance les insignes des marques qui les fabriquent.
Semelles doubles, lacets de couleur ou pattes adhésives, contreforts aérés, talons sur coussins d’air, languettes hautes, contreforts ergonomiques, doublures thermoformées.
Elsa ne sait où donner de la tête.
Un vendeur vient à sa rescousse. Telle une enfant timide et peu bavarde, elle désigne du doigt une chaussure sans la nommer, parvient à donner sa pointure et l’essaie...

Le 1er juillet s’affiche sur le calendrier.
Elsa arrive à la villa. Des invités sont déjà là.
Monsieur Gentilhomme accueille chaleureusement Elsa qui est presque en pâmoison. Il tient à lui faire son plus beau compliment.
Elle le sent.
Elle le sait maintenant.
Le coup de foudre est partagé.
Monsieur Genti.., Jules voudrait tant lui faire plaisir !
« Chère amie, lui susurre-t-il. Quels jolis paniers vous portez aux pieds ! ».

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très très court
112

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un charme délicieusement anglais dans cette chasse aux ... anglicismes !
( sinon, mon taon t'attend au bord de l'étang ... http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-taon-de-tremblay)

·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
Merci Miraje pour continuer à me lite. je m'amuse beaucoup avec les mots et la langue française est si belle.
J'aime

·
Image de Emma
Emma · il y a
Dès que l'on veut parler sans anglicisme cela donne une langue plus... fleurie. Et drôle. "Paniers aux pieds" vous a bien inspirée ! Jolie chute bien trouvée pour conclure un bon texte.
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
un très beau texte qui m'a fait sourire
·
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
C'est vivant et drôle :)
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
merci !
·
Image de Dominique Alias Suna Descors
Dominique Alias Suna Descors · il y a
Une jolie histoire d'amour agréable à la lecture..
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
Oui l'amour n'est pas impossible même pour une linguiste un peu rétro. merci
·
Image de Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Excellent ! et que dire de la chute ? Un bijou. Bravo et merci.
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
Merci je suis touchee
·
Image de Farida Johnson
Farida Johnson · il y a
Génial. C'est vraiment bien écrit, vif et enlevé et la chute est trop drôle! Bravo Suzy Lou.
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
merci, très sympa votre soutien !
·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Rire ☺ Bravo Suzy-lou ! Je suis tout à fait charmée par ce texte !
·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
c'est très très gentil
·
Image de Laureline Maumelat
Laureline Maumelat · il y a
Très bien écrit, beau portrait de cette timide Elsa et une fin heureuse! que demander de plus? bravo
si ça vous dit http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/vengeance-13

·
Image de Suzy-lou
Suzy-lou · il y a
C'est vrai, tout va bien ... elle est très à l'aise dans ses ... paniers.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur