Tentation à l'Ermitage

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Poète/Musicien. Publication de textes dans des revues et recueils de poésie . 4 ouvrages publiés Prix Charles Baudelaire 2014 décerné par la Société des poètes français pour l'ouvrage  [+]

Image de Été 2018
J’ai vingt ans et j’étouffe dans une petite ville du sud-ouest de la France. Je pars alors pour une traversée du Sahara avec mon seul sac à dos.
À Gardhaïa, le hasard me fait rencontrer dans la médina le conducteur d’un camion de dattes qui part pour Tamanrasset, soit une traversée de plusieurs jours. Avec le chauffeur, il y a trois hommes en cabine. Parfois je suis debout sur le plateau arrière, le nez au vent au-dessus de la cabine, parfois je suis assis sur un sac de dattes. Nous roulons sur une piste où alternent des reliefs et de plates étendues de pierre et de sable. Le soir sous les étoiles, et malgré un feu alimenté avec du bois transporté dans le camion, les nuits restent froides en ce mois de mars : aussi pour dormir je fais un trou dans le sable et je me glisse avec mes deux pull-overs dans une djellaba en toile épaisse.
À Tamanrasset, commence la confrontation avec mon véritable rêve. Je voulais devenir moine ou ermite. J’étais fasciné par la vie de Charles de Foucauld qui s’était en son temps retiré en son ermitage, sur le plateau de l’Assekrem, à quatre-vingt kilomètres au nord de Tamanrasset.
Un véhicule peut m’y conduire mais seulement jusqu’à mi-parcours. Il me faudra donc rejoindre l’ermitage à pied. Je pars avec mon sac à dos garni de bouteilles d’eau, de dattes, de figues et de sucre.

Le premier mot qui me vient à l’esprit est celui de pureté du désert qui me renvoie à un état quasi identique de pureté intérieure, de nettoyage, de disponibilité spirituelle. Je comprends aussi pourquoi le désert est le domaine tout désigné de l’émotion religieuse. C’est une expérience singulière que cet état intérieur d’attente d’une révélation. Ce qui me bouleverse le plus, c’est l’absolu silence. Et le silence, c’est une possibilité de paroles.
Je suis face à une immensité océanique, je sens que l’occasion m’est donnée d’aller vers mon immensité intime. Il y a sous mes yeux un énorme discours avec l’essentiel, un accord fondamental avec le monde et avec ce miroir que le désert me propose.
La nuit est une présence éblouissante d’étoiles passées au vernis tant elles scintillent. Je n’ai jamais vu un tel ciel. Il me donne ma première et définitive leçon de modestie. Mais la nuit, certaines pensées me tourmentent : je vois des dunes rondes comme des seins et le sable est une peau.
L’ermitage du père de Foucauld est une simple bâtisse posée sur un plateau rocheux. Il comporte une pièce de vie au confort plus que rudimentaire avec son oratoire attenant. Face à l’ermitage, des pics de roche noire émergent de gigantesques pierriers, comme des pénitents au regard charbonneux marchant vers leurs cendres.

Comment peut-on vivre ici dans un dénuement aussi extrême, dans une solitude qui dépasse l’entendement, sans abandonner à Dieu la plus grande part de soi-même, sans s’abîmer en lui, sans risquer sa propre destruction au milieu d’illuminations, de visions, d’hallucinations ? J’avoue être admiratif et sidéré, bouleversé, mais touché par le doute face aux mortifications de la chair et en quelque sorte de l’âme.
Sur le chemin du retour, je marche en compagnie de mon ombre et des tourments de la chair qui malgré moi me gouvernent.
Je réalise que se joue le combat de Dieu et du démon. Ce feu qui à vingt ans me dévore est en train de choisir pour moi : je ne serai ni moine ni ermite. Il me faudra donc vivre en mon désert intérieur, en mon espace désencombré, en mon propre ermitage en le construisant chaque jour en moi-même, pierre par pierre. Mais au milieu des hommes.

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