Temps suspendu

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De la poésie, des récits, des photos, des toiles pour célébrer la nature. 'Was not writing poetry a secret transaction, a voice answering a voice?' - Virginia Wolf, Orlando  [+]

Image de Automne 19

Arbrisseau dressé contre le vent d’autan, elle cheminait chaque jour, par tous les temps. Tu la croisais près du cimetière, à mi-parcours, en compagnie de sa chèvre tout avenante de rondeur. Rond aussi était son visage de paysanne corrézienne, à peine effleuré par ce vent malin qui plissait sa peau et décoiffait ses cheveux blanchis. Deux siècles s’inscrivaient sur les pierres tombales aux prénoms difficilement déchiffrables : ultime recueillement vespéral – sans chaos – dans une campagne bruissant de vie. Elle habitait la maisonnette de brasier rougeâtre tout près de la chapelle aux rondeurs romanes. Une fenêtre, une porte, un escalier souligné de géraniums colorés lui suffisaient pour s’isoler du monde dans deux pièces monacales. Pour ce qui est du monde, l’unique lien avec lui résidait dans un poste transistor qui balbutiait des nouvelles embrumées comme les petits matins sur la vallée dont tu venais souvent pour la rencontrer.
Du temps elle parlait toujours en mots précis, tout droit venus d’un patois qu’elle maîtrisait mieux que le français : dialecte de prédilection de ton aïeule donnant relief au paysage et aux nuages le chatouillant de leurs ombres. « Quel soleil ! La vallée commence à virer au vert et les primevères pointent le bout de leur nez. » Elle n’aurait jamais – pas plus que moi du reste – accepté de se dessaisir de cette heure éphémère où la sève se mobilise à l’appel de la lumière, où les bourgeons crèvent de bonheur pour s’affirmer en fleurs et feuilles. Elle vivait sa vie au ralenti, son pas dans les pas de sa chèvre, son souffle régulier comme la bise venue de l’ouest, annonciatrice de pluie en giboulées.
Parler de petits riens, apprendre à regarder seulement autour de toi, à calmer ton rythme, à apaiser une vie qui pulsait sans motif dans les artères d’une ville carcinogène, elle t’enseignait tout cela, à mots comptés, étroits, nus tellement ils étaient simples. Défilaient alors ces années de guerre où résister équivalait à survivre lorsque ton grand-père hébergeait un petit vieux assis dans l’âtre – un « soleil » destinataire de messages codés délivrés par le poste à galène de la pièce à vivre. Un jour, te racontait-elle, elle avait vu un convoi d’Allemands prospecter les foyers – en quête dudit « soleil ». Le passé basculait dans l’ombre aussi vite qu’il en surgissait. Tu appréciais tant cette survivance de l’histoire, de la mémoire familiale retrouvée dans ses mots.
Gravir la pente parsemée de violettes ou jonchée de feuilles amarante, déboucher du chemin au sortir du bois de chêne pour découvrir, près des tombes écrasées de lumière, tel un frêle arbrisseau balloté par le vent d’autan, la silhouette noire, ronde de quiétude et de simplicité, tout cela devenait le seul but d’un seul jour. Échanger avec elle pour prouver au temps qui passe qu’il ne passe qu’au ralenti, pour saisir l’éphémère vie d’une feuille qui se déploie, d’un bourgeon qui jubile de bien-être, prenait une valeur unique dans un monde qui s’altérait jour après jour.
Elle te montrait la butée aboutissant à la suspension, la compréhension à force d’écoute, la petitesse touchant à la grandeur, la vie derrière le vide. Elle donnait forme et force à chacun de tes mots. Ils ne servaient alors qu’à effacer tout chaos de l’esprit et dégager de longues plaines iridescentes. Elle t’avait révélé l’amour du poète pour l’arbrisseau battu par le vent d’autan.

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Oka N'guessan · il y a
Vraiment beau, bravo Belle plume, +2 voix je vous invite aussi a le voter https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Virgo34 · il y a
Un texte agréable à lire, empreint de poésie.
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jusyfa *** Julien · il y a
Bonsoir Arlette, dernier jour demain pour ce texte en finale, si cela vous tente :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement
merci.
Julien.

Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Je vous découvre (tardivement !) votre plume est agréable, c'est un plaisir de vous lire, bravo ! je m'abonne à votre page.
Julien.

Seulement si cela vous tente :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement

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JACB · il y a
Voilà de jolis mots passeurs d'émotions, de mémoire familiale, un riche patrimoine simple et authentique. C'est un texte à la fois dense et apaisant où fleurissent de belles images. vous avez l'art des mots, merci Arlette.
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Jenny Guillaume · il y a
J'arrive un peu tard mais j'ai aimé ce texte plaisant et apaisant ;)
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Arlette SANZ-DUTHEIL · il y a
Merci beaucoup.
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Zouzou Z · il y a
quand le passé se déroule en chanson ! toutes mes voix
en lice poésie, Au bon ressort et Montmartre...

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Arlette SANZ-DUTHEIL · il y a
Merci beaucoup.
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JARON · il y a
Bonsoir Arlette, un texte qui est un pur moment de douceur et de poésie, vos mots sont de vraies images, j'ai pensé à Pierre Magnan en vous lisant. Mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant venez me voir en Transylvanie, et faire la fête au château de Bran, vous y serez bien reçue. Bonne soirée/ nuit.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
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Arlette SANZ-DUTHEIL · il y a
Merci beaucoup.
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Blandine Rigollot · il y a
Un souffle paisible, authentique, loin des tumultes urbains, et la nature féconde qui triomphe malgré les horreurs de la guerre, juste esquissées. C'est simple et beau.
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Arlette SANZ-DUTHEIL · il y a
Merci beaucoup.
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Christophe Pascal · il y a
C'est très touchant et tellement vrai.
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Arlette SANZ-DUTHEIL · il y a
Merci beaucoup.

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