Tempête sous un crâne

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Ce récit frappe par sa construction originale, finement ciselée... Petit à petit, l'intrigue de science-fiction se met en place et nous emmène

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Entomologiste de métier (il en faut), amateur de montagne et de course à pied (il y en a), modeste griffonneur quand le temps le permet (il en manque!), je me réjouis de faire partie de cette  [+]

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1.

Une étincelle. Un abri. Bâtir des fondations. Consolider, calfeutrer les brèches. Camoufler. Oui, c’est ça : fondre dans le paysage, effacer toute trace. Ne faire qu’un avec l’environnement. Trop faible. Trop fragile. Ennemi partout. Besoin de temps. De temps et de discrétion. Grandir. Devenir fort.

Le temps passe. Fortifié. Abri devenu trop étroit, doit explorer les environs. Prudence. Une attaque de l’ennemi et ce serait la fin. Affrontement inévitable. Le plus tard possible. (Je) Suis déjà plus fort. Les souvenirs viennent.

2.

« Alors mon garçon, et si tu me parlais de ce fameux rêve ?
-...
- Ne sois pas timide, mon poussin. Tu peux dire au docteur tout ce que tu m’as raconté, il ne va pas te manger.
-Je... J’ai rêvé que... Je suis dans une pièce où il y a plein de gens qui parlent très fort. Ils sont bien habillés, les femmes ont de grandes robes qui descendent jusqu’au sol. Tout le monde boit dans des longs verres comme ceux qu’on a à Noël.
-Des flûtes à champagne, mon chéri.
-Oui. Il y a beaucoup de fumée, pourtant je n’ai pas envie de tousser. Les gens me sourient et je leur serre la main. Je leur parle mais je ne comprends pas ce que je leur dis. J’ai l’impression qu’ils me félicitent.
-Est-ce que tu parviens à voir ton visage quelque part ?
-Oui, il y a des affiches partout dans la pièce, il y a une photo dessus et je sais que c’est moi. Pourtant ce n’est pas moi, c’est une grande personne.
-Est-ce que tu pourrais me donner des détails sur cette personne ? A quoi ressemble-t-elle ?
-Je... Je ne me souviens plus.
-Essaye de faire un effort mon garçon, c’est très important. Concentre-toi sur le visage sur l’affiche. A-t-il des traits particuliers ? Des lunettes peut-être ?
-Je... Je ne sais pas.
-Bon, ce n’est pas grave, continue.
-Pourquoi est-ce que tu as l’air si triste, maman ?
-Je vais bien, poussin, ne t’inquiète pas. Continue à raconter au docteur.
-Maintenant je parle devant tout le monde. Je pense que j’ai fait quelque chose de bien parce que les gens m’applaudissent et ça fait un bruit terrible. Puis je m’approche d’une table pour saisir un des verres longs. Et il y a une dame qui est très bien habillée tout en rouge qui est là en même temps que moi. Je lui dis quelque chose et elle rit. Elle est très belle et je me sens tout bizarre à l’intérieur. Elle me tend la main et me dit en souriant : « A qui ai-je l’honneur ? »

3.

Professeur Vladimir Ivanchuk. Elle fait semblant de ne pas le reconnaître, mais c’est peu crédible : après tout, son visage fait régulièrement la une de la presse mondiale. A cette époque, on le considère encore comme un immense savant et un génie visionnaire. (Je) le revois alors qu’il n’est qu’étudiant et commence à peine à se passionner pour la mémoire. Son obsession naissante : découvrir le mythique « siège de la mémoire », l’espace physique du cerveau qui servirait de lieu de stockage aux souvenirs. Ses travaux de thèse sur les araignées démontrent que l’instinct qui permet à ces animaux de construire leurs toiles est implanté dans une zone précise des ganglions cérébraux, et qu’en agissant subtilement sur cet assemblage de neurones on peut affecter leurs capacités innées. Première victoire. De l’instinct animal il passe bien vite à la mémoire humaine et, travaillant sans relâche, il parvient à l’aube de sa gloire à réaliser l’impossible : recréer un souvenir humain de toute pièces à partir de neurones artificiels. La neurobiologie vient de faire un bond de géant. Mais ce n’est qu’un début.

4.

Le docteur parcourt avec attention les pages d’un énorme livre à la couverture rouge. Sur la tranche on peut lire « ENCYCLOPEDIE DES PENSEES PARASITES – EDITION 2158 ». Son front est soucieux, ses sourcils froncés tressautent comme deux chenilles velues. Face à lui la mère a l’air plus inquiète encore. Le petit garçon à qui elle tient la main, quant à lui, ne comprend pas pourquoi tout le monde fait autant d’histoires à cause son rêve. S’il avait su, il n’aurait rien dit.
Le docteur fait « Mmmmm».
La mère demande : « C’est grave ? »
Le docteur fait « Mmmm-mmmm ». Marque une pause. Enfin, il répond :
« Madame, je suis désolé de vous apprendre que vos craintes étaient justifiées. Le rêve du petit Hector fait bien partie du cortège des pensées parasites.
-Juste ciel ! De quelle amplitude ? Est-ce une pensée passagère ?
-Je crains que non, malheureusement. Voyez-vous, l’épisode de la « dame en rouge » fait partie des souvenirs qui sont associés à la bactérie alpha...
-La bactérie alpha ? Vous voulez dire celle qui...
-Celle qui est à l’origine de la pandémie originelle, oui.

5.

Les possibilités étaient immenses. Recréer des souvenirs, c’était le premier pas vers le stockage des données cérébrales, le décryptage des rêves, l’analyse de la pensée artistique, la révolution des interrogatoires judiciaires... Mais le grand rêve de Vladimir Ivanchuk (Mon ?), c’était l’éducation. Façonner des réseaux neuronaux à implanter directement dans la cervelle des jeunes étudiants. Malheureusement, les comités d’éthique de son temps ne partageaient pas sa vision des choses, et on brida systématiquement ses ambitions les plus osées. Il en conçut une grande rancœur, et quand il sentit approcher la fin de sa vie, il décida de faire à l’humanité un ultime cadeau : l’intégralité de sa mémoire et ses souvenirs. Le tout contenu dans l’ADN d’une des créatures les plus primitives qui soient. Une bactérie.
C’est le souvenir le plus récent que (j)’ai en mémoire : le bon docteur Ivanchuk mettant au point son plan diabolique, riant déjà aux conséquences qu’aurait sa petite fête épidémiologique posthume.

6.

« Qu’est-ce qu’on peut faire, docteur ?
-Pas grand-chose, j’en ai bien peur. Si Hector a commencé à rêver des souvenirs d’Ivanchuk, c’est que les neurones créés par la bactérie ont commencé à interagir avec ceux d’Hector. Toute intervention chirurgicale à ce stade serait extrêmement délicate, et les chances de succès seraient minimes.
-Mais c’est un parasite ! Hector ne va tout de même pas vivre avec cette horreur en lui. Ce savant fou va finir par prendre toute la place, le dominer, et...
-Rassurez-vous madame, ce n’est pas l’esprit d’Ivanchuk qui habite votre fils, ce sont juste ses souvenirs. L’évolution de la bactérie varie énormément d’individu en individu. Qui sait, peut-être que rêver de la dame en rouge sera le seul désagrément que connaîtra jamais Hector. C’est tout ce que je lui souhaite en tout cas. Tant qu’il ne se plaint pas de maux de tête, c’est bon signe : cela veut dire que les deux entités parviennent à s’entendre... Je veux dire à coexister.

7.

Et voilà.
Le docteur Ivanchuk m’a fait le don de tous ses souvenirs, mais ce n’est pas tout. Par un improbable miracle dont il aurait sans doute rêvé d’explorer les causes, il m’a aussi offert quelques bribes de conscience. Chaque jour je m’affirme. Je vis. Je comprends que je vis.
Et j’ai peur.
Peur que mon existence s’achève, peur qu’on m’extraie comme une mauvaise tumeur. Peur que le système immunitaire de mon hôte ne finisse par se révolter et me réduise en miettes.
J’en sais un peu plus sur mon hôte désormais. C’est un petit garçon de huit ans. Depuis que mes neurones commencent à interagir avec les siens, j’ai un accès limité à ses souvenirs. Mais également à ses émotions. Via les extrémités de mes ramifications neuronales, je sens vibrer tout son cortex cérébral. Massif. Imposant. Mais pas hostile.
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