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Tempête de cerveau

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Franck Tabourel

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- J’ai reçu un mail de Pascale.
- Ah oui, et qu’est-ce qu’elle dit ?
- Sa fille participe à un concours de nouvelles.
- Ah !
- Le thème c’est "brume", et ça doit être du fantastique ou de la science-fiction.
- Et tu compte y participer ?
- Pourquoi pas...
- Tu sais quoi écrire ?
- Ben non...
Alain n’avait rien écrit depuis des lustres : sec ! Il était complètement sec, pas la moindre idée ne le traversait. Dès qu’il s’asseyait devant son ordinateur avec un projet d’écriture, il déprimait devant la page blanche.
- Laisse tomber, tu vas encore te mettre dans tous tes états.
Martine le savait, depuis qu’Alain avait édité un recueil de nouvelles à compte d’auteur, depuis qu’il avait ce demi-mètre cube de livres en stock dans le placard de la salle à manger, depuis qu’il n’en avait vendu que trois exemplaires, un à sa mère, un à un ami et le troisième, le seul, finalement, à un vrai lecteur, il déprimait. Il s’était pris pour un écrivain, il n’était qu’un looser.
- Non, je vais y arriver, tu vas m’aider. J’ai une idée, on va faire un brainstorming.
- Un quoi ?
- Un brainstorming, une tempête de cerveau, ça veut dire qu’on va chercher des idées ensemble : aucune règle, on dit ce qui nous passe par la tête, on note les idées, sans restrictions et, après, je pioche dedans et je me mets au boulot.
- On pourrait inviter Jules et Marie, plus on est de fous, plus on a d’idées.
- Bonne idée.

Jules, le mari de Marie, ou encore le jules de Marie, était la personne tout indiquée pour ce genre de situation : fin, intelligent, vif et plein d’humour, parfois salace, mais nul n’est parfait. Alain pouvait compter sur lui pour fourmiller d’idées. Quant à Marie, la Julie du Julot, honnêtement, ce n’était pas sa came : elle était plutôt du genre bimbo, gentille, mais pas vraiment portée sur la littérature.
Marie se saisit du cahier et du stylo.
- C’est moi qui écris, d’accord ?
- D’accord, mais tu écris tout, même si ça te parait idiot.
- Même s’il y a des gros mots ?
- Tout.
- Bon, on commence : le brainstorming est ouvert.
- La tempête de cerveau...Tempête en novembre t’en chie en décembre.
- Jules, ça va pas, j’écris pas ça...
- Écris tout, on verra après.
- Moi, je suis dans le brouillard.
- Débrouillard.
- Bouillie.
- Bouillon.
- Débrouille-toi.
- Purée de pois, coton, ouate...
- Pluie, peur, tonnerre, méfiance, mystère.
- Agresseur tapi dans un coin.
- Pas dans un coin, dans le brouillard, dans la brume...
- Odeur d’humidité.
- Froid et humide, stupeur et tremblement.
- Après la pluie, le beau temps.
- Nuages du matin sur un lac.
- Mer de nuages.
- Moutons.
- Troupeau de moutons.
- Ça n’a rien à voir !
- T’occupe pas, écris tout !
-...
Après un silence gêné, Alain reprend la parole :
- Alors, dit-il, plus personne n’a plus rien à dire, vous êtes tous embrumés ?
C’est Martine qui relance la machine :
- Le soleil déchire la brume.
- La brume se lève et s’étire nonchalamment, silencieusement.
- La brume se laisse pénétrer par le soleil.
- Oubli.
- La brume cache les coquettes.
- Alzheimer.
- Fantastique.
- Fantasme.
- Orgasme.
- Caché.
- Casher.
- Sous-terrain.
- Voile.
- Dévoilé.
- Mettre les voiles.
- Impudique.
- Pudeur.
- Pudique.
- Puduc.
- On peut péter en tout anonymat.
- Baiser en douce.
- Je note pas ça ?
- Note !
- Quand les voiles se déchirent.
- Ephémère.
- Tu te crois caché.
- Brume en haut du mat.
- Froid du matin.
- Nostalgie du pays.
- Grand moment de solitude.
- Bizarre.
- Insécure.
- On ne voit pas ce qui nous entoure.
- La brume peut se lever et on est à poil.
- Fausse protection.
- Illusion.
- Immatériel.
- Plein et vide.
- Ni liquide ni solide.
- Il y a des savants qui ont fait une thèse pour savoir si les chats étaient liquides.
- Pourquoi ?
- Parce que les chats prennent la forme des contenants dans lesquels ils se mettent, comme les liquides.
- Bon, là, j’écris pas ça !
- Tu écris tout !
- Humide.
- Fertilisant.
- La vapeur d’eau s’échappe de la mousse chaude dans la plaine des Maures.
- Dans la plaine des morts ?
- La brume s’arrête, mais elle commence là-bas.
- Dans la plaine des morts ?
- De Belzebuth...
- Belles et putes.
- Faut pas blasphémer.
- Avec le diable ?
- Il faut pas parler du diable, ça peut le faire venir.
- N’importe quoi ! Le diable n’existe pas.
- Moi je n’écris pas ça, ça me fait peur.
- Ecris, tu dois tout écrire.
- On n’a qu’à faire tourner les tables pour faire venir les esprits brumeux.
- Esprit es-tu là ?
- On se met autour de la table ronde.
- Moi, j’y crois pas.
- Ca ne fait rien, ça marche même si tu n’y crois pas.
- Bon, mais vite, parce que je commence à avoir mal à la tête.
- Je dois écrire que Martine a mal à la tête ?
- Non, tu peux arrêter d’écrire, on va faire venir les esprits, tu dois aussi mettre tes mains sur la table.
- Esprit es-tu là ?
- Esprit Pétula ! Esprit pètes-tu là ?
- Jules, tu ne devrais pas insulter les esprits, ça ne leur plait pas du tout.
- Et ça peut être dangereux.
- Et j’ai de plus en plus mal à la tête.
- Vous êtes nuls, tout ça, c’est bidon, rien de tout ça n’existe, ni le diable, ni les esprits. C’est vous qui avez l’esprit brumeux. Ah ! Vraiment, je rigole, non mais, Belzébuth, où est-ce que vous avez trouvé ça ?
- Incrédule, à ta place, j’arrêterais ces profanations, moi, je suis certaine que c’est ça qui me provoque mon mal de crâne.
- Tu parles, c’est la tempête de cerveau qui te bouffe les neurones.
- En attendant, la brume se lève.
- Drôle de coïncidence.
- Tu veux dire, "bizarre coïncidence".
- Tu parles, ça n’a rien de coïncidence, la brume se lève, c’est tout.
- Mais ce n’est pas normal en cette saison.
- Elle devient de plus en plus compacte.
- Moi, j’ai peur, on évoque la brume, on invoque le diable, et le brouillard nous envahit, et puis quoi encore ?
- C’est quoi ce bruit ?
- On dirait un roulement de tonnerre.
- Tonnerre de Brest !
- Ta gueule, Jules !
- Ta gueule, Jules !
- Ta gueule, Jules !
- Bon ça va, c’est un petit orage, c’est pas si grave.
Tout à coup, un éclair jaillit dans la pièce, tourne autour de la table où sont assis les quatre amis et disparait dans la profondeur de la nuit, aussitôt suivi d’un grondement de tonnerre assourdissant.
- Je vais essayer de remettre le courant, dit Alain en tremblant, vous allez bien ?
- Ca va, répondent en chœur les deux filles.
- Et Jules, ça va ?
Pas de réponse.
- Je ne sais pas où est Jules, mais j’ai l’impression que le brouillard est entré dans la pièce.
- Tu veux dire la brume ?
- Je vais rallumer.
- Ne nous laisse pas toute seules.
- Ne vous inquiétez pas, c’est juste là, tenez, voilà, je rallume.
- Tu as raison, on est dans la brume.
- J’ai froid.
- J’ai mal au crâne.
- Où est Jules ?
- Il a disparu.
- Peut-être pas, on n’y voit pas à deux mètres, il est peut-être à l’autre bout de la pièce, cherchons à quatre pattes, à tatons.
- Je cherche, je cherche, il n’est pas là. Jules, ne te cache pas, c’est pas drôle, t’es con !
- Jules ! Déconne pas !
- Je sais qu’il aime faire des blagues, mais là je n’y crois pas, je crois plutôt que c’est un coup du diable.
Durant de longues minutes, dans le brouillard et le froid de plus en plus intense, Alain, Martine et Marie se serrèrent l’un contre l’autre, en attendant que la brume se dissipe.

Longtemps, on a cherché, mais jamais le corps de Jules ne réapparut.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Elisabeth Marchand · il y a
Quelle verve et quelle imagination... j'ai bcq aimé et suis navrée de ne pas avoir lu votre prose avant la clôture du concours... mais il y a tellement à lire...
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Elena Hristova · il y a
C'est beau votre tempête, cela ne manque pas d'audace ni d'inventivité!
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Maour · il y a
Vous avez les voix de mon Petit Poucet qui attend de faire votre connaissance :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
À bientôt!

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Guigui · il y a
Bravo frank !!!
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Jerome Bernard · il y a
Bravo Franck j'ai vraiment bien aimé !
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Vly · il y a
Jules est chez nous!
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Marguerite06 · il y a
Beaucoup de talent Franck, comme d'habitude !
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