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Camille Côte

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La foule était dense sur la Promenade des Anglais. Les femmes en espadrilles et robe légère riaient avec les enfants sautant sur place. Les étoiles avaient explosé au-dessus de leurs têtes tournées vers le ciel. Leurs yeux et leurs oreilles en frémissaient encore. Les petits fatigués se laissaient porter, alanguis sur l’épaule de leur père, la grand-mère et son ado de petite-fille s’éloignaient tranquillement, joignant leurs mains complices. Tout ce monde se dispersait dans une joie tranquille.

Pourquoi ai-je clairement identifié le danger ? Pas les autres. J’ai eu d’emblée le statut d’observatrice du carnage. J’ai identifié sans comprendre. Je n’ai pas su ce qui se passait, si c’était réel.

Il y a eu des cris, alors j’ai tourné la tête. C’est idiot à quoi ça tient. J’ai tourné la tête. J’ai vu le camion foncer dans notre direction.

Je me suis enfuie hurlant : « Cours, il nous fonce dessus ! » mon mari a hésité puis s’est rué vers moi.
Je ne l’ai pas entraîné, je ne l’ai pas pris par la main. Pourquoi ? L’homme et son fils l’ont suivi, l’enfant a été projeté tout près de moi.

Je ne me rappelle aucun bruit, aucun son. Mais les cris et hurlements étaient insoutenables.

Je sens mon corps figé, anesthésié. Une froide carapace ralentit mes intentions et chacun de mes mouvements. Sur le moment, pendant dix secondes, cette gangue m’a épargnée. J’ai pu m’enfuir. Comment ?

Maintenant, lorsque je revois le camion au loin, je suis à nouveau sidérée, écartelée, je veux vomir, je vais mourir. C’est maintenant que je vis ça. Je l’ai échappé belle.

Crois-tu ?

Plus de sommeil, je vois les corps qui volent.

J’ai eu le pouvoir de l’intuition, c’est pas rien tout de même, non ? Alors, je peux survoler la Promenade, prendre les corps dans mes bras, les déposer délicatement à l’abri sur la plage, stopper la course du camion à la force de mon regard et de mes bras tendus. Mes mains encaissent le choc et transforment l’acier en caoutchouc mou, le camion forme un tas compact qui s’effondre à mes pieds.

Je pleure la mort de la lumière en moi. Elle m’a été volée, au même titre que la vie des autres. Maintenant, la vérité me transperce. J’ai les yeux ouverts. Ma lucidité me donne le vertige.

L’homme est penché sur son enfant au sol. L’image s’impose souvent. J’ai un haut-le-cœur. Mais ce n’est pas mon enfant à moi. Dire à ma fille que tout va bien maintenant, que je vais pouvoir dormir. Mais elle, va-t-elle pouvoir dormir aussi avec toutes ces images qu’elle a créées dans sa tête ?

L’enfant est au sol. C’est irréparable. C’est réel et je suis impuissante. La colère, les larmes me débordent. Je m’assois, prends sa tête sur mes genoux et me balance vigoureusement comme font les fous en grand désordre intérieur. Je lui injecte de l’humanité, de la chaleur, de la vie.

Mais la tristesse gagne la bataille. On a abandonné tellement de gens. On ne s’est pas posé avec chacun d’entre eux. On ne les a pas respectés.

Le camion continue, je vois sans voir. Je bascule en arrière, j’ai peur de ce que je n’ai pas vu.

Comment est-ce possible ? Pourquoi suis-je là et pas eux ? Toi, le père, je te prends dans mes bras, tu poses la tête sur mon épaule, nous sommes accroupis près du corps de ton fils. Je te dis mon impuissance, ma culpabilité de ne pouvoir prendre de ta douleur. Je ne t’oublierai pas.

Nous sommes une communauté. Unis à la vie à la mort. Elle est belle et bleue. C’est comme ça que je la vois. Je suis accompagnante et accompagnée. On est là, tous. Pour tous. Un claquement de doigts, j’accours. À jamais.

PRIX

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Christopher GIL · il y a
Toutes mes voix pour ce texte qui m'a mis un frisson! C'est très bien décrit, c'est triste et dur à la fois.. L'horrible est vraiment bien détaillé, les sentiments associés également..bravo!
J'ai aussi un texte De Vinci si ça vous tente!

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Marie Kléber · il y a
On retrouve l'horreur et cette incompréhension qui broie le coeur. Vos mots sont justes pour décrire l'indicible. Et ce qu'il y a de plus beau tout de même l'unité, la communion face à l'absurde.
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Zouzou · il y a
Cette scène... comme si vous y étiez...
En lice avec ' Cataclysmal ' dans une autre guerre, si vous aimez

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Hervé Mazoyer · il y a
Je ne sais si ce texte est autobiographique mais en meme temps qu il brise les coeurs et fait monter les larmes il nous rappelle l essentiel. Nous ne devons pas ceder d un pouce devant ces monstres. Notre solidarite est plus forte que leur determination. Un texte superbe eprouvant mais utile. Mes voix pour vous.
Vous etes libre si vous le souhaitez de venir lire ou non mon texte. A la seule condition qu il vous plaise vous pourrez le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-loup-et-les-agneaux-1?all-comments=1&update_notif=1550941486#fos_comment_3362812

Amicalement.

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Lélie de Lancey · il y a
Témoin du pire, sauvée par l'intuition, être celle qui reste... Chercher pourquoi ... Mais ce texte-témoignage répond à la question.
Bientôt trois ans, et en vous lisant, dans toute la sobriété juste du ressenti, la douleur authentique que l'on a éprouvé en apprenant cette horreur rejaillit. Très émue par votre texte.

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Artvic · il y a
Un témoignage qui nous lacére le cœur !
On ne peut être que ému en lisant ces mots .

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Samia.mbodong · il y a
Texte magnifique sur cette horreur.
Le pouvoir de l'intuition, cultivez le.
Pourquoi moi ? pourquoi pas les autres ?
Pourquoi avoir vécu cela ? Pourquoi n'être pas resté à la maison
Seule l'intuition peut répondre peut être à ces questions.
C'est magnifique
Bravo et merci
Samia

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Cela ne peut s'oublier, quelle horreur ! je vote, si vous avez le temps j'ai aussi un site, merci
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Ginette Vijaya · il y a
Un texte fort , un événement qu'on ne pourra jamais oublier .
Ceux qui ont vu verront toujours .

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coquelicot · il y a
mon vote pour ce texte qui rappelle avec pudeur cette horrible tragédie. Pour ne pas oublier
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