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Témoignage d'un Homo sapiens

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ClownPoutreur

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Le 31 décembre. Pour la première fois depuis des années, je n’ai pas envie de réveillonner. Rien ne me donne envie en ce moment. Depuis peu je suis entré en zone de turbulences émotionnelles, tombé amoureux d’une personne qui ne partage pas mon amour. Je n’ai même pas l’impression qu’elle me considère. Elle dit qu’elle tient à moi, mais tout m’incite à penser le contraire. J’en ai perdu l’appétit, le goût de choses qui me passionnaient auparavant. J’ai même passé un Noël maussade malgré la présence de ma famille au grand complet. Alors pourquoi irais-je fêter le passage à la nouvelle année chez des amis ? A part pour me bourrer la gueule et ne plus penser à elle, voire ne plus penser du tout, je n’y vois aucun intérêt.
Comme si le temps voulait refléter mon humeur, une brume s’est abattue voici deux jours sur la capitale et ses environs. Les silhouettes des passants, des arbres défeuillés, des bâtiments sont devenues fantomatiques, évanescentes. Le monde est devenu uniformément gris-blanc, l’ersatz mélancolique d’un passé qui se serait volatilisé. Le froid mordant et humide qui l’accompagne cristallise son immatérialité.
Comme si mes sentiments étaient devenus palpables, je me figure dans chaque particule en suspension dans l’air une larme de ma tristesse et dans chaque arbre nu une représentation physique de ma douleur. Tel est mon état d’esprit lorsque je sors de chez moi pour me rendre à l’appartement où vont se tenir les réjouissances...

Chez mes amis, la soirée bat son plein. La musique fait entendre ses vibrations énergiques. Les bouteilles d’alcool agissent de concert avec les jus de fruits et les sodas, et se vident rapidement. Les cigarettes et joints se fument à tour de bras, les conversations vont bon train. Bien qu’entraîné par le tourbillon de sensations procurées par l’alcool, je reste plutôt réservé. Pourtant je me surprends à sourire plusieurs fois, et même à rire à deux blagues débiles. Finalement ce réveillon me fait du bien.
Le moment fatidique approche et bientôt le compte à rebours est déclenché. A la seconde précise où les montres et objets électroniques affichent minuit pile, une chose à la fois étrange et magnifique se produit : le ciel se colore tout entier d’un vert tendre. Chaque particule de brume, nimbée d’un halo vert clair, apparaît et étincelle de toute ses forces. Chacune est reliée aux autres par des filaments droits de même couleur, mais plus sombre.
Conscients d’assister là à un phénomène extraordinaire et poussés par un élan commun, nous ouvrons toutes grandes les fenêtres pour contempler ce spectacle qui défie l’imagination. Nous oublions le froid hivernal, nous laissons tout tomber et nous nous laissons happer, envoûter par cette scène incroyable. Je n’ai plus la notion du temps ni de l’espace, uniquement et complètement absorbé, émerveillé par ces particules.
Une joie soudaine emplit mon cœur et balaye progressivement les pensées et les émotions délétères qui l’animaient depuis des semaines. Je me sens heureux, libéré de tout. Des souvenirs oubliés et bons me reviennent en mémoire, comme repêchés du néant par la force qui s’est emparée de moi. Bientôt, chaque odeur sentie, chaque son entendu, chaque image enregistrée au cours de ma vie par mon cerveau se transforme en une quantité négligeable de bonheur qui, agrégée avec les autres, me plonge dans un état d’indicible béatitude... J’échange des regards vagues avec les autres personnes et lis des émotions semblables dans leurs yeux, des émotions qu’aucune substance terrestre n’aurait jamais pu provoquer chez eux...
Soudain un bruit métallique vrille nos tympans et le ciel retrouve sa couleur spectrale. La lumière a disparu. Secoués, désorientés, nous cherchons à reprendre nos esprits. Mais nous n’y réussissons pas. Toute sensation de bonheur s’est évanouie, envolée à jamais. Mes pensées noires sont revenues plus fortes encore, la tristesse et la douleur se remettent à me triturer l’encéphale avec application à l’aide de leurs doigts griffus. Après avoir connu LE bonheur, éprouver de nouveau ces sentiments m’est intolérable. Cette situation est d’ailleurs intolérable pour tout le monde ; autour de moi, la moitié des personnes en présence devient folle et se suicide, sans doute après avoir connu des cheminements intérieurs similaires. Chez moi aussi, le désespoir et la folie guettent le moment de faire dérailler mon esprit et d’en finir avec moi. Je résiste un temps car j’ai encore beaucoup de choses à dire, à faire et à écrire... Hélas ! L’issue fatale me tente dangereusement.

Le jour même, j’apprends que ce phénomène inexplicable s’est déroulé partout dans le monde. Il s’en suit depuis une vague de suicides mondialisée. Celle-ci ne semble pas prête de s’arrêter et s’amplifie d’heure en heure. Le peu de médias n’ayant pas encore été décimés par les évènements de cette nuit qualifient le phénomène d’attaque généralisée, de crime perpétré contre le genre humain. Cependant, personne ne semble être en mesure de savoir qui en est l’auteur ni quelles ont été ses motivations.
Quoi qu’il en soit je sens que mon tour vient ; alors pendant que je suis encore capable de le faire, avant de sombrer dans la folie et le néant, même si cela ne sera probablement jamais lu, je veux crier mon amour à cette personne, à mes amis et à ma famille. Je vous aime, et je vous aimerai par-delà la mort.
Ceci est mon testament.
Adieu.

PRIX

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Jarrié · il y a
Partagé entre bonheur et désespérance, Oeuvre forte autant qu'étrange…en espérant que pareille chose ne se produira pas. La fin est porteuse d'amour. Bravo et Grand merci pour être venu soutenir ma putain de nuit. Bon dimanche. Michel.
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ClownPoutreur · il y a
Votre texte m'a touché, il est normal que je vous aie soutenu. Merci pour votre commentaire.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Françoise Grand'Homme · il y a
Le bonheur fait-il mal ?
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ClownPoutreur · il y a
Il me faudrait beaucoup de temps pour répondre à cette question qui est presque d'ordre philosophique. Disons que oui et non. On peut converser sur le sujet en privé si vous le souhaitez.
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Françoise Grand'Homme · il y a
Non, comme vous dites le sujet est vaste. Il faudrait déjà définir la notion de bonheur.
Votre texte ouvre une réflexion universelle, ce qui le rend intéressant.

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Christian Pluche · il y a
Bravo à vous, une belle réussite que ce texte fantastique lu avec beaucoup d'intérêt ! Effectivement nos deux textes ont des points communs, des clins d'oeil ce qui prouve que les idées sont universelles !
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ClownPoutreur · il y a
Tout à fait d'accord avec vous !
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Richard Laurence · il y a
Un récit fantastique au sens le plus noble du terme, c'est à dire un fantastique à la Edgar Poe ou à la Maupassant, où l'on ne sait pas si le phénomène observé (la brume euphorisante qui conduit au suicide) est d'origine surnaturelle (magie, œuvre d'un créature démoniaque, attaque extra-terrestre) ou naturelle (attaque chimique par ennemi inconnu, comme le suggère le narrateur, ou génération spontanée d'un gaz qui se serait formé d'une façon rationnelle et explicable par la science..). L'histoire est également très bien construite puisque la première partie nous présente le personnage avec sa psychologie et son univers quotidien, la deuxième nous relate l'événement fantastique et la chute nous prend par surprise avec l'annonce du suicide prochain du narrateur... Un très bon texte. Bravo !
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ClownPoutreur · il y a
Je suis soufflé par tant de compliments (les deux auteurs que vous citez me fascinent) et je suis ravi que mon texte ait pu autant vous plaire ! Vous avez plutôt bien cerné sa construction, c'est épatant.
Je m'en vais de ce pas lire votre court pour ce prix et y écrire un commentaire.

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Soseki · il y a
Notre aspiration au bonheur serait-elle un leurre ? comme l'addiction à une substance qui lorsque nous en sommes privés nous jette dans le désespoir ? j'aime bien cette brume si dangereuse !
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ClownPoutreur · il y a
Vous avez concrètement formulé une question inconsciente qui me taraude depuis des années ! Merci.
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Yasmina Sénane · il y a
Un texte très bien écrit qui construit avec brio une intrigue qui se tient.
Apprécierez-vous "Un scoop " sur la lande bretonne embrumée ?

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ClownPoutreur · il y a
Je vous laisse découvrir mon commentaire sur la page du sccop :).
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Topscher Nelly · il y a
votre brume tueuse à toutes mes voix.
Mon univers si vous le souhaitez:http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

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Manu · il y a
Un récit intéressant dans le sens où vous jouez sur la contradiction entre le ressenti d'un bonheur extatique qui débouche sur un désespoir tel qu'il engendre le suicide. Une belle neurasthénie, une introspection bien écrite et maîtrisée, qui me rappelle "Sur les Cimes du Désespoir" de Cioran. Je vote pour vous ! Si le coeur vous en dit, n'hésitez pas à jeter un oeil à ma nouvelle : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles
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ClownPoutreur · il y a
Je viens de vous lire et j'ai écrit un commentaire, à vous de le découvrir. Au fait merci pour la citation de " Cimes du Désespoir" de Cioran. je ne le connaissais pas mais cela me donne (beaucoup) envie de le lire.
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Maour · il y a
Mes votes! Je reviendrai vous lire :)
J'espère que vous aimerez ma version du Petit Poucet.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
Amitiés

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