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Télé Regrets

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Aurélie Beutin

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Une violente tempête s’était abattue sur le village, entrainant des coulées de boue dans les rues et des inondations dans les caves. Glacé par l’appréhension, Benoit regarde avec effroi les images du déluge à la télévision. C’est la plus grosse actualité du journal télévisé : le Sud de la France en proie à la tempête la plus capricieuse de l’hiver. La gorge nouée, le jeune homme se retrouve assailli par les images de ces routes éventrées, de ces voitures renversées, de ces maisons envahies par les eaux. Et il pense à Séverine, son ancienne voisine de palier, partie vivre là-bas. Rousse, cultivée, pleine d’humour, rafraichissante, magnifique. Séverine qu’il a laissé partir sans jamais oser lui avouer ce qu’il avait sur le cœur. Séverine, désormais seule dans le Sud, sous le déluge. Benoit, ses doigts tordus et entremêlés, prie pour que rien de grave ne lui arrive ou ne lui soit arrivé.
Des éclats de voix fusent dans les escaliers de l’immeuble couvrant presque le son de la télévision. Une porte claque violemment. Sur le meuble du salon, le canari tout excité s’agite dans sa cage. Il en perd une plume. Il piaffe sans s’arrêter, remplissant le petit appartement de sons sifflants et crispants. Habituellement, ce spectacle aurait amusé Benoit. Mais pas ce soir, où seul devant son téléviseur, il broie du noir. Mais peut-être son téléphone sonnera-t-il. Peut-être que sa grande sœur Carole pensera à l’appeler, en voyant les informations. Le Sud, les intempéries, Séverine, Benoit son pauvre frère avec ses inquiétudes et ses chagrins d’amour. L’esprit de Carole pourrait faire ce cheminement. Parce que la seule personne avec qui Benoit parle d’amour, c’est avec sa sœur. Benoit a parlé de Sévérine à sa sœur, mais pas de Séverine à Séverine. L’oreille du jeune homme guette parce que ce soir, il a vraiment besoin de parler. Mais le téléphone ne sonne pas.
- Au programme, ce soir, deux excellents documentaires : un premier sur les abeilles et la récolte du miel et le deuxième sur la vie de Claude François, dit le présentateur du journal télévisé, passant ainsi du coq à l’âne.
- Qu’est-ce qu’on en a à faire, maugrée Benoit, en changeant de chaîne.
Mais point de répit à trouver auprès du Dieu de la Zapette. Toutes les chaines semblent s’être échangées les mêmes images de torrents sombres et boueux. Benoit, rageur, zappe, zappe, zappe jusqu’à ce que...
- Ursula ! Mais où étais-tu passée ? Je t’ai cherchée dans toute la maison et dans la Grange. Je suis très fâchée !
Benoit tombe sur un dessin animé. La scène du plus haut degré de niaiserie montre une mère réprimandant sa vilaine petite fille affublée d’un prénom tout aussi vilain. Blasé, le jeune homme concocte dans sa tête une scène du même type : la Séverine briseuse de cœurs et le malheureux Benoit.
- Mais pourquoi es-tu allée vivre dans le Sud, Séverine ? C’est dangereux avec toutes ces inondations. Et en plus, tu m’as laissé seul avec mon chagrin, dit le jeune homme aux traits crayonnés d’une voix haut perchée.
- Mais si tu avais eu le courage de me dire que tu m’aimais. Je serais peut-être restée. Tu ne te souviens pas, espèce d’idiot, de ces longues discussions que nous avions sur le palier ? Que crois-tu que j’attendais ? répond la Séverine de dessin animé.
Benoit se fige, la télécommande à la main. Mais que fait-il, assis devant la télévision, dans son minable deux-pièces parisien au loyer hors de prix ? Qu’est-ce qui le retient ? Ce n’est certainement pas son job, ni les réprimandes cyniques et incessantes de son employeur. Benoit revoit Séverine, son sourire. A nouveau, il entend sa voix lui exposer son projet de tenir une maison d’hôtes avec vue sur les champs de lavande. Il se remémore alors cette proposition à peine voilée qu’il n’avait pas su comprendre, cet électrochoc qu’elle avait pensé lui assener.
- Mais quel idiot, s’exclame cet ancien timide.
Retournant le carton dans lequel il classait habituellement son courrier, il se lance à la recherche du dépliant de l’office de tourisme de l’endroit où vit désormais Séverine. Benoit le revoit ce petit prospectus que lui avait donné la jeune femme quand elle lui avait exposé ses projets. Les mains tremblantes, le cœur rempli de doute, il cherche avec fièvre et frustration. Dire que la suite des évènements dépend désormais d’un simple morceau de papier, maintenant que sa décision est prise. Finalement, poussant un cri de joie et de soulagement, il se relève, la précieuse publicité à la main. Ce n’est plus le même homme. Ses regrets ont eu raison de ses hésitations.
Renversant la moitié de ses meubles au passage, Benoit attrape sa valise, fourre à l’intérieur ses bottes de pluie et son imperméable. Il part dans la précipitation, laissant la porte de l’appartement ouverte. Sur l’écran de télévision resté allumé, se succèdent les publicités. Croquettes pour chiens, lessives, agences de voyages. « C’est décidé, je pars au Brésil. La vie y sera plus douce et plus facile !  ». Comme par hasard, c’est le moment que choisit le minuteur de cette télévision célibataire pour s’enclencher. L’appareil s’éteint. Personne ne viendra le rallumer.
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Joue-flue · il y a
Je me régale lorsque je vous lis. Je suis très fan. Merci
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