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Teddy, Avaleur de brume

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Demens

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Teddy ouvre un œil et le referme aussitôt. Sa tête est serrée dans un étau, ça lui fait un mal de chien. Il pense à une tumeur au cerveau. Comme son pote Daryl qui en a bavé des ronds de chapeau pendant trois ans avant de jeter l’éponge. La cérémonie de crémation a eu lieu la veille. Ses maux de crâne prenant toute la place, il a mis du temps à ressentir une douleur terrible au niveau des côtes. Il approche doucement sa main de la zone douloureuse. Elle rencontre un objet dur sur lequel il est couché. Il le retire délicatement et ressent immédiatement un profond soulagement. L’objet en question – une bouteille de whisky – l’amène à penser qu’il a également une responsabilité dans cette fâcheuse céphalée matinale. Il se traîne jusqu’à l’armoire à pharmacie et avale deux anti-inflammatoires.

Teddy est né au 3e siècle de la nouvelle terre. Après la catastrophe, il restait moins de cent millions d’habitants. Aujourd’hui, grâce au programme de repeuplement mis en œuvre par le gouvernement Terra Nova, un milliard d’individus se partagent une surface encore habitable d’environ cent millions de kilomètres carrés. C’est assez exceptionnel, car l’espérance de vie est de 45 ans pour les femmes et de 42 ans pour les hommes. Le ministre du traitement des particules toxiques est optimiste, il estime que d’ici vingt ou trente ans, l’amélioration de la qualité de l’air permettra de vivre partout sans traitement médical particulier. Car il est avéré, sans remettre en cause son efficacité, que cette médication nécessaire favorise le cancer du cerveau. Mais Teddy n’y croit plus. Il est bien placé pour savoir qu’il s’agit d’une opération de com afin de rassurer la population qui doit continuer à procréer, et oublier qu’un enfant sur deux n’atteindra pas l’âge de cinq ans.

Cette catastrophe a détruit quatre cents millions de kilomètres carrés et anéanti 99% de la population. Les survivants abasourdis se sont regroupés dans les villes. L’air saturé de particules étant irrespirable, beaucoup moururent dans les semaines suivantes. Incapable de se frayer un chemin dans ce brouillard épais, le soleil avait disparu. Se nourrir était une obsession. Dans les premiers temps, les magasins ont été dévalisés, les quelques animaux rescapés ont été abattus, mais trois mois plus tard il ne restait rien. Des clans se sont formés, avec un seul objectif, survivre. Plusieurs se sont spécialisés dans le cannibalisme. Un seul, le clan des humanoïdes associés fort de ses 25 millions de membres, a réfléchi à plus long terme en testant des cultures adaptées au manque de soleil. Les champignons ont été la seule nourriture de millions d’hommes et de femmes pendant plusieurs années. Et puis, le brouillard est devenu moins dense, autorisant d’autres cultures en extérieur. L’herbe a recommencé à pousser, l’élevage a repris doucement, la vie est redevenue possible sur terre.

Cependant, le brouillard n’a jamais disparu. Il s’est transformé en brume grasse, agglomérat toxique de particules de dioxyde de soufre en suspension, notamment. Pour lutter contre ce phénomène et augmenter l’espérance de vie – qui ne dépasse pas encore les 37 ans – le nouveau gouvernement élu en l’an 157 de la nouvelle terre a créé un ministère du traitement des particules toxiques. Deux mesures ont été mises en place ; le financement à hauteur de 10 000 BTC afin de mener des études pour trouver un vaccin permettant de respirer l’air pollué sans conséquence pour le corps humain. Aucun vaccin n’a été trouvé, mais un traitement médical relativement efficace a été mis au point en l’an 161. Controversé, c’est toujours celui-ci qui est utilisé actuellement. La deuxième mesure a été la création de la brigade des avaleurs de brume. Cette équipe de dix mille hommes et femmes a pour mission de dissiper les plaques de brume dépassant l’indice de qualité de l’air tolérable fixé à 1 700.

Teddy est le chef du groupe d’intervention d’urgence de cette brigade. Comme son père et son grand-père avant lui. Dans ce métier, les avaleurs – c’est leur nom – ne font pas de vieux os. Mais c’est très bien payé ; 1,5 BTC mensuel. Ce qui lui permet de partir en vacances tous les ans à Stavanger, la ville la moins polluée de la nouvelle terre, seul endroit où le masque à particules n’est pas obligatoire. La délivrance de visa pour Stavanger n’est plus autorisée par le gouvernement, mais il a une autorisation spéciale pour rendre visite à sa compagne Virginia et à son enfant, un mois par an. Il partira dans deux semaines si la dépollution du quartier des halles est terminée.

Son fils a 16 ans. Il se prénomme Mason. C’est un homme maintenant. Avant lui, il a eu trois filles. Emma, Olivia et Sophia. La brume a tué les deux premières, le traitement médical a eu raison de Sophia il y a quatre ans. Une tumeur au cerveau, effet indésirable de ce médicament critiqué, mais nécessaire. Il a fait jouer une relation proche du gouvernement et a été autorisé à transférer Virginia et Mason à Stavanger. Il ne lui a pas été permis de partir avec eux, tenu par son contrat d’avaleur de brume, et Stavanger ne nécessite plus de traitement pour l’instant. Mais il est heureux, son fils ne sera pas avaleur de brume, il le lui a promis.

Teddy est en route pour une énième intervention au quartier des halles. Il a organisé sa mission la veille avec son groupe. Chacun a reçu la quantité d’oxygène nécessaire, ni plus ni moins. Le chef de la brigade est intransigeant sur ce point, l’oxygène ne doit pas être utilisée à des fins personnelles. Ils vont nettoyer l’avenue du soleil levant. Vingt agents ont déjà installé d’immenses souffleurs quantiques à l’extrémité nord de la rue et se tiennent prêts à opérer. Trente avaleurs équipés d’aspirateurs à particules sont sur le pied de guerre côté sud. Ils sont en capacité d’aspirer cent mille mètres cubes de brumes polluées par heure, de la filtrer et de la rejeter avec un indice de qualité de l’air conforme à la norme.

Teddy supervise l’intervention. Tout se déroule comme prévu dans une atmosphère pâteuse et opaque. Il pense à la terre d’avant. Avant de mourir, son père lui avait offert un livre magnifique. Un livre interdit par le gouvernement ; le beau livre de la terre. Il en rêve encore chaque nuit. Teddy l’a donné à son fils, il n’en a plus besoin, il a les images devant les yeux.

Teddy enlève son masque et sa combinaison, il sourit et plonge dans le vert émeraude du lac Emerald Lake.

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Serge Debono · il y a
Beaucoup d'imagination et de sensibilité dans ce texte, une bonne nouvelle SF riche en détails comme il se doit, et avec en prime le soupçon de poésie nécessaire à ce genre d'histoire. Superbe !
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Demens · il y a
Superbe... Ça me gène ;-) Un grand merci, j'apprécie beaucoup tes textes. A bientôt.
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Serge Debono · il y a
Pas de gêne, comme je te l'ai dis ailleurs, j'apprécie aussi beaucoup ton style et ton univers, ce n'est donc pas un excès d'enthousiasme. A bientôt
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Joëlle Brethes · il y a
En arriverons-nous là ? :(
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Demens · il y a
Je répondrais bien non... Merci !
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Joëlle Brethes · il y a
L'espoir fait... vivre !
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Don Quichotte · il y a
Toujours beaucoup d'inspiration. Et une lecture qui coule si naturellement. Bravo.
Mes votes.

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Demens · il y a
Merci beaucoup Don Quichotte. Un grand plaisir.
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Demens · il y a
Merci encore. J'essaierai de trouver du temps pour en lire un peu plus... Au plaisir.
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Keith Simmonds · il y a
Découverte d'un joli texte bien écrit ! Mon vote ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” ( qui est en FINALE ) si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bon dimanche !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Demens · il y a
Merci.
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Diamantina Richard · il y a
Salut mon ami, je t'ai répondu sur mon Isère mais me suis trompée j'ai pas fait "répondre"...sinon je t'avais cherché dans les brumes et je ne t'avais pas trouvé ? Peut-être as-tu publié tardivement ? Dommage parce que ton texte vaut des voix, bon je te donne celles du cœur en attendant de voter sur un prochain de tes textes que j'ai toujours le même plaisir à lire. Bonne soirée. Bises
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Demens · il y a
Oui j'ai procrastinė... Merci pour ta lecture et au plaisir sur tes mots.
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Proton40 · il y a
Beaucoup de sensibilité dans votre texte, bien écrit... mes voix
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Demens · il y a
Un grand merci.
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Un beau texte dramatique à souhait qui se termine sur une note d'espoir ! Merci... Je vote
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Demens · il y a
Merci beaucoup !
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Maour · il y a
Agréable à la lecture ;)
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Demens · il y a
Merci !
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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Demens · il y a
Merci Beaucoup.
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