Tea-time

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Printemps 2021
Je ne sais plus si ce sont mes larmes ou la pluie qui m’ont réveillée.
Comme moi, l’averse pleure le long du vasistas à si gros sanglots que je ne distingue pas les toits de zinc. Ce matin, ils se confondent avec le ciel plombé de nuages anthracite, noirs tout au bout de l’horizon. La tour Eiffel est écimée, la forêt d’antennes s’évanouit dans la brume, jusqu’aux pigeons blottis sous ma gouttière, le regard fixe et rond comme s’ils étaient déjà morts.
Il est cinq heures et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, excepté un instant, juste avant que le ciel ne déverse ses trombes sur Paris, alors je suis tombée dans un puits sans fond. Je sors des limbes en sursaut, me remémore ses mots – je serai là à cinq heures – puis il a raccroché sur les battements de mon cœur. Je me souviens de ma course jusqu’à la place aux marronniers pour acheter son thé préféré, noir, non parfumé, et les scones dont il raffole. Cinq heures, l’heure du thé chez les Anglais. J’aime son accent à peine prononcé, son allure dégingandée au charme fou, sa façon de s’habiller, chic et décontracté. Je fonds devant son sourire taquin, la cicatrice qui barre son sourcil droit – mon estafilade de mousquetaire – me dit-il en riant.
J’ai allumé le feu dans la cheminée, nappé la table basse d’une toile de lin rose pâle, agencé la porcelaine achetée lors de mon séjour à Londres. C’est là que nous nous sommes rencontrés, bousculés dans ce magasin aux mille merveilles, mille et une si je considère l’amour qui m’est tombé dessus, comme une évidence.
La pendule égrenait ses heures tandis que je me faisais belle pour lui, fébrile telle une adolescente, j’étalais sur le canapé les vêtements arrachés à ma penderie, jetant mon dévolu sur une jupe de cuir et un pull en mohair, nue au-dessous. Les minutes s’étiraient, l’aiguille tressautait, de légers hoquets pour me rappeler que le bonheur s’érode, que le temps nous serait compté. C’est toujours entre deux avions, deux trains, deux rendez-vous que nous nous aimons, moment suspendu sur un fil ténu, si fragile. Il me faudra mettre un terme à cette relation qui n’en est pas une, vaine passion, une illusion. Ma famille, mes amis le répètent à l’envi – tu perds ta jeunesse, attention les années passent, pense à l’avenir – d’autres plus hargneux, jaloux peut-être – c’est facile pour lui, une femme dans chaque port, et tu connais son âge, fais le compte... —
Je me suis couchée devant les braises tièdes, amer breuvage et gâteaux rassis, j’ai pleuré pour ne m’arrêter qu’au petit matin. Cinq heures. Au-dehors, la vie reprend ses droits, le brouhaha de la rue se met à enfler, je l’entends qui vibrionne à chaque réveil, selon la régularité d’un métronome, d’abord le camion des éboueurs avalant nos salissures, puis les rideaux de fer qu’on relève, enrichis des premiers klaxons, des cris aussi, voix puissantes d’hommes et de femmes, parfois un aboiement de chien, qui saluent la renaissance du jour dans les effluves de croissants chauds.
Mes yeux sont bouffis de chagrin, rougis par l’insomnie, mouchoirs en charpie, frusques boulées au pied du lit, les cendres froides sont tristes, je me lève, il me faut rejoindre la cohorte des travailleurs agglutinés, j’écoute le métro aérien qui s’ébranle, sonorités métalliques, crissement des freins rétifs.
Des pas dans l’escalier, on s’arrête devant ma porte et l’on frappe — je t’avais dit cinq heures... morning, matin – me murmure-t-il, apercevant les reliefs d’un goûter avorté. Il m’enlace et m’embrasse, ses lèvres sont toujours aussi douces.
Dehors un arc-en-ciel enjambe la Seine.
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Daniel FAUQUENOT · il y a
Oh my God! Que c'est beau... Merci Chantal.
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Annick Chardine · il y a
Très bien écrit !
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Hortense Remington · il y a
Très beau texte !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Joli texte encore une fois :-)
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Brigitte Bardou · il y a
Élégant, comme toujours ...
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Isabelle Lambin · il y a
La torture des heures d'attente, les doutes qui s'installent et la libération finale. Et tous les tourments disparaissent comme par magie.
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Juliette Gallier · il y a
C'est toujours un plaisir de vous lire et si facile de se glisser dans vos pantoufles!
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Chantal Sourire · il y a
Merci Juliette...
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RichardTri Peucelle · il y a
Très beau récit de cette déception qui n'en est pas une. J'ai aimé la fébrilité qui tourne à la déprime autant que la description de la ville qui s'éveille en arrière plan, et la chute, bien sûr.
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Fleur A. · il y a
Plus de larmes mais un sourire
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loup blanc · il y a
l'heure du tea -time ,en Grande Bretagne , c'est sympath ,quand même

mais ma préférence va plutôt au petit déjener anglai s, avec des oeufs brouillé et des tranche de cake au rhum !!çà cale bien pour la matinée !!
des souvenirs de mes séjours scolaires à Turnbridge Well Charmant petit village,à 30mn de Londres !!
Dommage qu'is ont quitté l'Union européenne !!
c'est ballot pour les anglais qui sont restés en France , du coup ils ont été vite fait demandé à être naturalisé Français !! On leur pardonne !!
vive le nouveau concourt sur ces souvenirs en ....................moins de 3000 signes !!!

bravo , encore pour votr poème sympath

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