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Te souviens-tu ?

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Torhu

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Te souviens-tu de cette lumière qui pointait à l’horizon sans que nous n’en connaissions sa provenance ?
C’était l’aube qui s’annonçait, timide encore, mais bien là.
Te souviens-tu, dis, dans ce crépuscule matinal, de nos rêves encore jeunes que nourrissaient nos espoirs les plus fous ?
Je m’en souviens comme si c’était hier, comme si le soleil ne s’était jamais levé depuis lors.
Nous avions passé la nuit à la belle étoile, une nuit douce et enivrante ; une nuit presque irréelle. Tu avais dit à tes parents que tu dormais chez un ami, j’avais dit aux miens que je dormais chez une amie. Il faut dire que nos amis avaient bon dos lorsqu’il s’agissait de nous. Mais nous les aimions tendrement, ces fous inconscients qui rêvaient de changer le monde, mais rentraient toujours à l’heure pour le dîner.
Tu m’avais gardé dans tes bras toute la nuit, caressant affectueusement mes cheveux. Quelques fois, tu t’amusais à jouer avec mes doigts ; habitude que tu avais prise lorsque tu cherchais à te rassurer. J’aurais dû te demander quelle inquiétude te pesait, mais égoïstement j’avais voulu préserver cet instant de paix.
Blottis l’un contre l’autre dans notre petite couverture, tête contre tête, nous avions imaginé notre vie.
Tu aurais eu ton diplôme avec honneur et commencé à travailler aussi tôt. Au bout de quelques mois – car, certes, nous avions toute la vie devant nous, mais nous avions tout autant l’impatience due à notre jeunesse – tu m’aurais demandé ma main, affrontant sans aucun doute l’interrogatoire sévère de mon père sous l’œil bienveillant et compatissant de ma mère.
Nous aurions hérité de la petite maison blanche aux volets bleus que ta grand-mère aimait tant. J’aurais eu deux beaux enfants, une fille d’abord puis un garçon en suite. Tu aurais été un père aimant, j’aurais été une mère comblée. Et nous serions morts ensemble, vieillard et vieillarde fatigués et rongés par le temps, mais aussi heureux que nous aurions pu l’être.
Plus j’y pense et plus je trouve que nous étions bien jeunes pour avoir de telles pensées. Du haut de nos vingt ans, nous en avions déjà cinquante et aujourd’hui s’entremêlait à demain.
Notre vie ainsi dépeinte, tu m’avais souri comme tu l’avais toujours fait, comme si le monde t’appartenait déjà. J’ai longuement détaillé ton visage anguleux et tes cheveux blonds que tu ramenais négligemment en arrière. Je me suis attardée sur cette petite cicatrice qui barrait ton sourcil gauche et sur tes lèvres à peine rouge. Ton extrême pâleur mettait en avant tes yeux aussi clairs que de l’eau de source. Tout en toi respirait la froideur. Tu m’avais souvent dit que tu faisais peur aux enfants. Mais sous tes airs glacials et renfrognés, tu n’étais qu’un simple géant de maladresse. Et quand tu souriais, tes yeux brillaient avec force ; tu voulais vivre. Ton corps tout entier trépignait d’impatience et se mouvait aux rythmes de tes expectations et de tes émotions, comme un enfant capricieux qui voulait tout sans savoir vraiment quoi. Tu étais beau. Et tu étais mien, comme moi, j’étais tienne.
Tu pris ma petite main et la porta à ta bouche. Délicatement, tu y déposas un baiser. Tout mon être se mit à trembler. Ton corps se raidit et tu fronças les sourcils. Je sentis mes joues s’empourprer sous ton regard qui se voulait de plus en plus insistant. Je détournais les yeux de peur de te dévoiler ma gêne et mes angoisses, mais tu relevas mon menton, m’obligeant à te faire face. Une étrange sensation s’intensifiait en moi. Surprise, j’enlevais ma main pour la poser sur ta joue. Tu étais comme moi, intimidé et empoté. Je fermais les yeux et sans mon autorisation, ma bouche s’approcha de la tienne. Au contact de nos lèvres, tu tressaillis. Je sentis tes muscles se décontracter et tes bras immenses m’étreindre. La fraicheur de l’aube, cette lumière mystérieuse qui éclairait ce ciel encore sombre, le frissonnement des feuilles, l’humidité de l’herbe, rien de tout cela n’existait plus pour nous. L’unique chose dont j’étais certaine, c’était que tes mains tremblaient de peur de me briser.
Et voilà que l’aurore se lève à présent. Rien n’a changé. Excepté moi, excepté toi. Tu n’es plus là depuis bien longtemps. Aussi soudainement que le point du jour était apparu devant nos yeux à demi clos, ton cœur avait lâché. Peut-être d’avoir trop rêvé ? Peut-être de m’avoir trop aimé ?
Le soleil se profile au loin et commence à peindre tout doucement le ciel en rouge.
Tu étais le fantôme de mon passé, de mon présent et avant même qu’il ne débute, de mon futur.
Et à l’aube de nos vies, nous nous sommes aimés plus que de raison et à l’aurore de la mienne, je t’aime encore.

PRIX

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Alixone · il y a
Nostalgie quand tu nous tiens....
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Miraje · il y a
Quand les souvenirs hantent la mémoire, l'Amour devient éternel.
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Jfjs · il y a
un bel écrit nostalgique et comme c'est beau "Et à l’aube de nos vies, nous nous sommes aimés plus que de raison et à l’aurore de la mienne, je t’aime encore. "
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Keith Simmonds · il y a
Une jolie histoire pleine de nostalgie ! Mes votes ! Une invitation à lire “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ses-levres-rougissent

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Topscher Nelly · il y a
Joli écrit.Mes voix
Mon texte si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/je-te-promets-6

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Yasmina Sénane · il y a
Nostalgie d'un amour qui revit le temps d'un écrit !
"Entre les persiennes" en lice pour ce prix vous séduira-t-il ?

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