Te laisser mourir

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Je veux écrire la vie : dire l'amour et la désespérance, les rires et les deuils, l'ironie du sort et le déchirement des départs, bien mélanger le tout jusqu'à perte totale de signification  [+]

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Te laisser mourir, c'est ce sourire arraché, ces mots creux, mensongers en fermant la porte de ta chambre d'hôpital. C'est obéir aux patientes infirmières, dont la compassion usée sonne toujours un peu faux, qui disent, allons madame, il faut laisser votre papa, maintenant, il est fatigué, et les visites sont terminées. C'est être soulagée d'être obligée de te quitter.
Te laisser mourir, c'est me retrouver seule dans le parking de la clinique, respirer l'air frais, me sentir un peu mieux, et m'en vouloir aussitôt de ce faible mieux-être, car il t'est refusé. C'est marcher un peu trop vite, d'un pas qui ressemble à une fuite, que ne justifie pas la douceur de la nuit.
Te laisser mourir, c'est renoncer à mon adoration de petite fille, c'est me heurter avec une rage enfantine contre le mur adulte de la vie qui s'éteint. Mon papa fort qui partait travailler, mon papa qui sentait bon l'after-shave, mon papa heureux des vacances à la mer.
Tu meurs et moi je marche, je fais des gestes machinaux, je ferme mon manteau, je cherche mes clés dans mon sac, je retrouve le réflexe physique de conduire, mon corps revient et redevient, il est trop vivant quand le tien s'amenuise. Plus tard, j'aurai faim, j'aurai sommeil, j'aurai honte.
Te laisser mourir, c'est m'accrocher à la branche minuscule qui me retient le long de la falaise, tandis que je pressens le long souffle de ta chute silencieuse. C'est prendre conscience que je vais te survivre, que ma vie créée par toi va continuer sans l'ombre protectrice de la tienne, que désormais je vais être seule, en plein soleil.
Te laisser mourir, c'est muer celui que tu étais en une circonstance concrète, une série de coups de fil et de condoléances, d'attitudes attendues que je respecterai sans imagination, en vertu d'un légitime épuisement.
Te laisser mourir, c'est la haïssable envie que tu sois déjà mort, que tout soit terminé, que la vie de tous les jours reprenne, c'est la hâte abominable de pouvoir commencer à t'oublier. C'est regarder la route à m'en brûler les yeux, pour ne pas voir ce que je laisse derrière moi.
Te laisser mourir, c'est vouloir te dire que je t'aime, que tu as été un bon papa, et garder ces mots essentiels prisonniers. C'est me justifier en disant qu'il ne faut pas que tu paniques, c'est te protéger de l'idée de ta fin, dont tu vibres pourtant dans chacune de tes cellules, qui envahit toute ton âme. C'est te refuser la vérité, au moment le plus authentique de ton existence.
Te laisser mourir, c'est taire ce que je voudrais hurler, combien je suis désolée que ta vie s'achève comme cela, si loin de tout ce que tu aimais, dans une chambre crue, avec des tuyaux dans le bras, sans même pouvoir te retourner dans ton lit. Désolée que tout n'aboutisse qu'à cela, finalement.
Te laisser mourir, c'est me boucher les oreilles face à ta terreur absolue, c'est réclamer aux médecins qu'on te « donne quelque chose » pour calmer le bruit assourdissant de la vie qui te quitte.
Te laisser mourir, c'est accéder à l'égoïsme suprême et lâche, celui qui s'avère atrocement nécessaire. C'est me dire que ce n'est pas moi qui meurs, que je ne souffre que dans la mesure de mon amour pour toi, et que donc je peux atténuer mes sentiments, les nier, les mettre dans un sac d'oubli, bien fermé par un cordon définitif : l'excuse de la nécessité de vivre sans toi, de continuer malgré tout.
Tout le monde me comprendra. On me trouvera courageuse.
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