Tattoo

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Bercée par l'atmosphère latino-américaine dès l'enfance, je partage mon temps entre la France et le Pérou, après deux longues escales aux Etats-Unis et aux Antilles. S'évader, sourire, rêve  [+]

Image de Eté 2016
Cela faisait dix minutes qu'il les observait attentivement. Plus exactement, il estimait à environ dix minutes le temps écoulé depuis qu'il ne les quittait plus du regard, puisque dès son arrivée en pirogue dans ce lieu moite, obscur et sinistre à son goût, il avait dû remettre montre, téléphone portable, tablette, cartes de crédit, passeport et autres objets civilisés au gourou-chef-administrateur du village de ce petit paradis d'humidité.

Il reporta son attention sur les deux créatures proches de lui : assis au milieu de sa hutte sur pilotis, aux senteurs de bois moisi, il contemplait sur sa droite, avec une révulsion mêlée de fascination, Blondie, petite créature en voie d'extinction mais jeune mygale géante qui avait construit son terrier sous la hutte, et qu'il ne fallait absolument pas déranger – dixit le gourou. Juste attendre et la laisser passer, avait-il dit, afin de ne pas rompre l'équilibre animal primaire. Le problème, c'était qu'apparemment Blondie était en mode stop, peut être en phase d'affût, ou de digestion en version optimiste, mais ne semblait pas du tout pressée de montrer ses longues pattes velues ailleurs...
Son souci le plus urgent était la deuxième créature sur sa gauche : elle, si belle, allongée et paisiblement endormie, malgré la moustiquaire parsemée de trous, sur un lit de camp de fortune. La cause de tous ses tourments...

Il avait fait sa connaissance l'été dernier, au bord de la mer, et avait immédiatement été subjugué par son port altier, son allure sportive, son rire éclatant, son intelligence... bref, totalement conquis. En outre, sa curiosité et ses sens avaient été mis en éveil puis à rude épreuve en découvrant un étrange tatouage vertical qui courait le long de sa colonne vertébrale pour aller se perdre dans son maillot de bain. Il arrivait tout juste à distinguer les lettres finement calligraphiées « Nomemo ». Nomemory ? Nomemos ? Anglais ? Latin ? Espagnol ? Il n'était pas spécialement doué en langues, ni mortes ni étrangères, mais surtout il n'avait pas eu l'occasion de lire la suite cette année-là.

C'est donc fermement décidé à résoudre le mystère du tatouage qu'il avait couru la rejoindre dans la jungle un an plus tard, mais, tel qu'il voyait les choses au bout de quelques jours, c'était plutôt mal engagé, pour ne pas dire sans espoir. Il détestait tout ici, à commencer par le pseudo gourou qui l'avait dépouillé de ses accessoires d'homme moderne, un gringo bronzé ultra musclé au sourire narquois ; son toucan apprivoisé qui avait tôt fait de repérer sa calvitie naissante pour le persécuter à coups de bec dès qu'il s'aventurait hors de son logis malodorant ; ces arbres, trop hauts, trop denses. D'ailleurs, tout était trop trop : l'eau des rivières, trop boueuse, on ne pouvait y plonger un doigt sans penser au pire film d'horreur sous-marin, la pluie, trop drue, les moustiques, trop féroces, les bruits nocturnes, trop stridents, trop lugubres, les serpents et crapauds, trop gluants, la nourriture, trop... Il préférait ne plus y penser.

Peu à peu, sa tristesse et son abattement firent place à un sentiment d'exaspération, mêlé d'anxiété. Mais que faisait-il donc là, en compagnie d'une vilaine araignée et d'Elle, cette quasi inconnue, complètement avachie la bouche ouverte, dans cette hutte insalubre saturée de moustiques, après une énième journée épuisante à jouer aux guignols dans la forêt tropicale ? Et cette sinistre farce allait encore durer dix jours ? Il fallait qu'il garde sa lucidité, qu'il retrouve ses repères, qu'il l'oublie, elle et son fichu tatouage, qu'il parte au plus vite, coûte que coûte. Il s'élança au dehors. Blondie, affectée par le soudain changement d'atmosphère dans la pièce, décida d'en faire autant. L'autre, enfin elle, roupillait toujours, reprenant des forces pour une nouvelle journée d'activités exotico-sportives-tellement-originales-que-les-copines-allaient-en-baver-de-jalousie. Misère, comment avait-il pu être aussi, aussi...? Il décida d'y réfléchir plus tard , et de se concentrer sur l'essentiel : quitter cet endroit au plus vite.

Les négociations avec le gourou, qui soudain se révéla être un aguerri chef d'entreprise, ne furent pas longues, mais éreintantes, et surtout, coûteuses. Après s'être engagé par écrit, puis par téléphone grâce au décalage horaire et à la réapparition soudaine de son portable, à se faire dépouiller d'une somme substantielle en faveur d'un compte offshore, il récupéra l'intégralité de ses affaires, sauta dans le canot à moteur surdimensionné mis à sa disposition, regagna les premières traces de civilisation et re-sauta, cette fois-ci dans un avion.

Quelques jours plus tard, le teint hâlé, rehaussé par son plus beau costume de marque gris clair et une chemise blanche immaculée, il foulait le sol du parvis de son centre d'affaires d'un pas ferme mais léger. De là, il pouvait contempler les magnifiques buildings qui masquaient presque totalement le ciel. C'était trop beau, trop bon, ce sentiment grisant de hauteur, de puissance et de pouvoir ! Il s'engouffra dans l'ascenseur, souriant et confiant.

C'est dans cet état d'esprit qu'il regagna son bureau, non sans avoir fait une longue halte devant la machine à café, ou il narra partiellement ses aventures, sous l'œil admiratif et bienveillant de certaines de ces collègues...
Il ne sut donc jamais que le tatouage qui l'avait tant attiré disait simplement « no me molestes » (ne me dérange pas) mais ça n'avait plus aucune espèce d'importance... La vie était belle et pleine de promesses !

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