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- Georges ? Georges, tu m’entends ?
Georges papillonna des yeux. Il observait un lézard vert sombre immobile sur une pierre. Malgré son calme apparent, le cœur du reptile battait à toute vitesse sous la peau fine et marbrée.
- Qu’est-ce-que c’est ? demanda Georges.
- Un lézard, répondit l’otarie mécanique à ses côtés. Des petits reptiles de l’ordre des squamates. Ils partagent le fait d’avoir quatre pattes, des oreilles à tympan qui...
- Non, je veux dire, ça, précisa Georges en désignant l’horizon. Qu’est-ce que c’est ?
Devant l’hôtel détruit passait une route encombrée de carcasses de voitures. Un peu plus loin un terre-plein, puis la plage bordée de dunes, et enfin l’océan. Sur le terre-plein patrouillaient de gros robots aux allures de scarabées. Le lézard fila entre les jambes de Georges.
- Des Régulateurs, Georges, répondit calmement l’otarie. Créés pour le maintien de l’ordre, la régulation des survivants et le maintien neutre du taux. Ces modèles sont des B53, ils datent de la première guerre de régulation.
- Et derrière...
- Derrière, c’est l’océan, Georges. L’Atlantique. Ta mémoire se porte bien, Georges ?
- Oui, Tarie, oui tout à fait ! répondit le vieillard avec humeur. Mon nom est Georges Polisson, nous sommes en 2048 et la Terre se relève péniblement de deux guerres successives ayant éliminé plus des trois quarts de la population ! Les seuls pays à avoir été épargnés sont les Terres Emergées d’Antarctique, le Groenland et le Néo Protectorat Pan-Africain ! Mon nom est Georges Edredon, je suis un important scientifique dans le domaine des... des...
- Des neurosciences, Georges.
- Oui ! Des neurosciences ! La terre est dirigée par une girafe en hélicoptère et tu es Tarie 22, mon assistante de vie personnelle, tu es chargée de veiller sur moi parce que je, je...
- Tu perds la mémoire, Georges. Tu ne sais plus vraiment qui tu es, ni ce qu’il se passe.
Le vieil homme baissa la tête. Une bourrasque passa sur eux, soulevant le sable accumulé sur les dunes.
- Et la terre n’est pas vraiment dirigée par une girafe volante, non ?
- Georges ?
- Quoi ?
- Nous sommes arrivés.
Georges leva la tête. L’océan ! Il fouilla les poches de sa blouse, en sortit un lourd tournevis électronique et, coincée sous l’appareil, la photo froissée d’une vieille femme souriante. L’océan...
- Cette photo est celle... commença Tarie en reconnaissant l’air inquiet qui passait sur le visage de son humain. Mais Georges se leva et ne la laissa pas finir. La peluche électronique dégringola du vieillard alors qu’il se remettait prestement sur ses jambes.
- Georges, attends !
Le vieil homme enjamba le muret, s’avança sur la route et dépassa la pancarte effondrée de l’hôtel.
- Georges !
Battant de ses nageoires mécaniques, Tarie s’élança derrière lui.
Sur le terre-plein les radars des robots s’activèrent. Ils se tournèrent vers Georges et les canons de leurs mitrailleuses énergétiques se mirent à fulminer.
Deux tirs fusèrent de derrière l’hôtel et les robots régulateurs s’effondrèrent dans un hurlement métallique, leurs carlingues percées de deux impacts fumants. L’escouade d’intervention de l’abri 613 sortit de son couvert.
- Papa ! cria la scientifique en cheffe en courant vers la plage.
Au pied de la dune, Georges avait roulé, trébuchant dans ses pantoufles. Le shrapnel fumant de la carcasse du robot dépassait de l’arrière de son crâne. L’océan était là, à quelques mètres. Une vague déferla et vint lécher la main qui tenait encore la photo.
Tarie roula en bas de la dune, précédée de la scientifique et de deux officiers en armure tactique noire.
- Alors ? demanda le premier.
- Il est mort, dit la scientifique d’une voix glacée en se relevant. Le vent souffla à nouveau, emportant la photo au loin. Personne ne la rattrapa.
- Ce qui fait de vous... continua l’officier.
- Votre responsable hiérarchique. Rien n’a changé de ce point de vue là.
- Et son cerveau ? avança le second officier.
- Fichu, répliqua la scientifique. L’eau de mer vient de s’y infiltrer.
Se trainant dans le sable, Tarie s’avança près de son maitre et analysa les expressions sur son visage. Ce dernier était figé et ses yeux humides fixaient l’océan. Les regards se tournèrent vers la peluche.
- Et l’IA ? demanda à nouveau le premier officier.
- Elle pourra nous servir. IA, dit la scientifique en se baissant vers les optiques de Tarie. IA ! Je suis la présidente-scientifique de l’abri 613, ta nouvelle maitresse. Tu vas nous suivre et retourner à la base avec nous où des nouvelles fonctions te seront attribuées, c’est bien compris ?
Tarie ne répondit pas. Ses optiques se fermèrent et s’ouvrirent.
- Je te laisse cinq minutes pour te désynchroniser avec ton ancien maître. Quand tu auras fini, retrouve-nous sur le terre-plein.
La scientifique se redressa, fit signe aux officiers et tous trois quittèrent la plage.
Les optiques de Tarie n’avaient cessé d’observer son ancien maître. Le regard de ce dernier se tournait toujours vers l’océan. La photo de la vieille dame s’était posée sur la crète d’une vague. Elle disparut dans l’écume. Un peu plus loin, enfoncé dans le sable, gisait le tournevis électronique. Juste à côté, une petite puce électronique, une mémoire, un processeur, une partie du cerveau de Tarie 22, l’otarie intelligente d’assistance vitale pour les malades atteint de troubles de la mémoire.
Les yeux de l’otarie quittèrent ceux de son maitre et regardèrent l’océan.
Se trainant dans le sable, dandinant sur ses nageoires malhabiles, Tarie rejoint l’océan.
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