Taciturne

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Ils m’ont placé à l’entrée du restaurant, en plein courant d’air. Malgré les multiples couches de vêtements, j’ai les membres gelés. Mais je reste debout, le dos bien droit, les pieds ancrés dans le sol.

A chaque fois que des personnes se présentent devant la porte vitrée, celle-ci s’ouvre en grand et laisse le vent d’hiver s’engouffrer dans le hall. Une charmante hôtesse ne tarde pas à me rejoindre ; elle surgit de derrière le rideau de velours rouge qui sépare l’entrée et la salle du restaurant, et accueille les nouveaux arrivants avec le sourire. Je la trouve ravissante, elle a arrangé ses cheveux en une fine tresse acajou qui descend le long de son dos. J’aide ma collègue à débarrasser nos hôtes de leurs manteaux, puis elle repart vers la grande salle pour accompagner nos invités à leur table.

Depuis la cuisine émanent des effluves délicieux. Pour passer le temps, je m’amuse à deviner les mets qui se cachent derrière ces parfums, en tâchant de ne pas lorgner sur le menu griffonné sur l’ardoise, sur le mur face à moi – ce ne serait pas du jeu. Magret de canard à l’orange ? Poularde à la crème de morilles ? Ou la fameuse blanquette de veau de la maison, qui a fait la réputation du Chef ? Imaginer toutes ces assiettes fumantes et colorées me met l’eau à la bouche, et me réchauffe le cœur.

Parfois, des hôtes peu scrupuleux me bousculent lorsqu’ils entrent dans le restaurant. Ils font comme si je n’existais pas, et ne prennent même pas la peine de s’excuser. Je tangue puis me redresse ; je ne dis rien car le client est roi, mais je n’en pense pas moins. Quand ma jolie collègue est témoin de la scène, elle me lance un regard compatissant et m’aide à me relever, discrètement. C’est que mon métier n’est pas facile tous les jours.

Le samedi soir, quand le restaurant bat son plein, c’est une joyeuse cacophonie qui s’élève vers les voûtes lumineuses de la grande salle : les verres tintinnabulent, les fourchettes carillonnent dans les assiettes, les voix d’hommes bourdonnent et les gorges de femmes rient, déployées.

A minuit le restaurant se vide. Les serveurs s’agitent pour ranger, laver, et astiquer ; ils préparent les tables pour le lendemain. Le dernier parti éteint bientôt la lumière. Et je me retrouve seul dans l’obscurité silencieuse. Dévêtu, résigné. C’est que ça rend taciturne, une vie de porte-manteaux.
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