Tabarnak !

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Poussée par mon entourage, je me suis lancée dans la rédaction de petites histoires qui font sourire. J'espère qu'elles vous plairont également et que vous aimerez mes idées loufoques, mes  [+]

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Une épaisse fumée sortait de la maison en bois perchée sur la plus haute colline. Le chalet toussait par moments comme une vieille femme. Les volutes dessinaient d’étranges créatures dans les cieux : lancinantes, douces ou parfois terrifiantes, les silhouettes éphémères disparaissaient aussi vite qu’elles naissaient. Les animaux les regardaient sans s’inquiéter car elles étaient loin.

Au chaud devant la cheminée, Jean-Marc et Béatrice avaient posé leurs bagages dans la demeure familiale pour quelques jours. Totalement éloignés des folies citadines, ils étaient sûrs de profiter du grand air et de pourvoir enfin se ressourcer. Ils n’avaient aucune intention sportive et se contentaient d’une belle balade quand d’autres dévalaient les pentes ou slalomaient entre les sapins. La découverte quotidienne de nouvelles empreintes de pattes diverses dans la poudreuse suffisait à leur bonheur.

C’est ainsi qu’un matin, alors que le soleil se reflétait sur les sommets alentours, les amoureux de la nature choisirent de voir où pouvaient les conduire de mystérieuses petites traces dont on ne pouvait que soupçonner l’origine. Les indices ne consistaient qu’en une multitude de trous épars répandus çà et là, tous enfoncés bien profondément dans la poudreuse. Même avec une loupe, il s’avérait absolument inutile d’essayer d’en identifier les auteurs. C’est pourquoi le jeune couple entreprit de suivre la ligne droite pointillée qui s’effaçait dans la montagne pour en savoir davantage. Armés d’un sac à dos, d’un appareil photos argentique – toujours prêt et qui n’a pas besoin d’être rechargé - et de quelques victuailles, les raquettes progressaient doucement et contournaient rochers et résineux, sous le vol attentif de quelques planeurs. Les oiseaux, sans doute des gypaètes, des chocards ou des rapaces, observaient chacun des gestes des humains et faisaient leur ronde scrupuleusement en la ponctuant de cris perçants. Grands reporters dans toute la vallée, leur rapport pouvait se résumer ainsi :

- Attention : deux humains approchent !
- Mince, que viennent-ils faire ici ?
- Peut-être veulent-ils aller jusqu’au lac pour pêcher ?
- Ils ne portent ni paniers pour les poissons, ni grands bâtons pour les attraper, ni vers pour appâter.
- Ils ont juste la chose qu’ils collent sur leur visage quand ils nous regardent.
- Bon, dans ce cas, nous ne craignons rien, continuons !

Convaincus du caractère inoffensif des deux grands bipèdes, les bêtes se remirent à l’ouvrage et chacun reprit son occupation. Le lièvre continua à creuser son terrier. Le renne se remit à gratter le sol en quête de graines ou herbacées à son goût. Quant au lynx, il saisit sa proie dans la mâchoire et la porta jusqu’à son repaire.

Alors que les jeunes photographes animaliers progressaient vers les pics qui se détachaient harmonieusement au milieu du ciel d’azur, le froid était aussi tenace que leur détermination. Ils suivaient consciencieusement le semblant de piste qui les menait vers le flanc de la montagne. Les oiseaux, quant à eux, veillaient toujours sur leur territoire et leurs congénères à force de piaillements et autres houspillages d’intimidation perspicaces. Persuadés que les petits trous encore visibles dans la neige correspondaient à des empreintes de renard ou de panthère des neiges, les contemplateurs ne s’étonnaient pas d’approcher du lac et des premiers grands rochers et de découvrir des terriers. Ils étaient ravis de prendre quelques clichés, profitant de cette magnifique lumière se mirant dans le lac gelé et de la compilation de sapins vert émeraude saupoudrés de sucre glace plantée tout autour, du haut de laquelle les becs croisés les surveillaient.

Déçus de ne pas avoir vu d’animaux à poils longs ni de lagopèdes, mais néanmoins satisfaits de cette belle journée, les deux promeneurs décidèrent de rebrousser chemin et de rentrer au chaud afin de compulser leurs clichés avant que le soleil ne tombe captif au creux de la vallée. Quand soudain, leur regard fut attiré par une neige rougie. Ils s’en approchèrent avec prudence et des perles de sang les menèrent jusqu’à une grotte dans laquelle ils purent pénétrer en se mettant à genoux. Il faisait parfaitement sec dans cette caverne aux parois épaisses et les boulettes de poils et de peau de lièvre encore fraîches sur le sol indiquaient clairement qu’ils devaient décamper au plus vite avant que la bête ne regagne sa tanière. Rares étaient les prédateurs qui chassaient au-delà du crépuscule ou de la nuit. Elle ne tarderait donc pas à revenir. En inclinant la tête pour reculer, un haut le cœur les parcourut de la tête aux pieds lorsqu’ils découvrirent la petite nécropole : sur la pierre froide du garde-manger reposait la nourriture qu’on allait consacrer.

« Tabarnak » ! Sur cet autel, trois étoiles brillaient. A côté de Curly, on pouvait nettement distinguer Kinder et Muffin, avec leur médaille autour du cou et leur joli manteau fourré à paillettes très "tendance".

Ils n’avaient pas souffert. Ces pauvres créatures avaient été trouvées déjà congelées. Idéalement conservées, bien fraîches et non faisandées, elles se révélaient prêtes à être consommées le moment venu. Aucun acte de cruauté n’aurait pu être relevé, sauf peut-être celui de les avoir laissées sortir sans chaperon alors qu’elles ne connaissaient pas la région. Elles avaient sans aucun doute des noms prédestinés mais le lynx lui n’en avait cure. Il ignorait sûrement de quelle viande il s’agissait mais il n’était pas difficile et saurait l’apprécier quand la faim se ferait sentir. Ce n’était ni du lièvre, ni de la marmotte. C’était plutôt petit mais il s’en contenterait. Il devenait en effet de plus en plus difficile de trouver de la nourriture quand le thermomètre avait passé les -15°C. Alors qu’il ne s’aventurait pourtant jamais près de la ville, son instinct ce matin-là ne l’avait pas trahi.
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