Swing

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Absente depuis trop longtemps pour de mauvaises raisons, 2020 est une année de tristesse, je reviens enfin. Auteur de poésies, romans, thrillers et nouvelles, slameuse à mes heures, j'aime la  [+]

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Je me tenais là, immobile, dégoulinante d’eau, le chien boueux assis à mes côtés, la boule de poils blanche et tremblante nichée sur mon épaule.
Comment en étais-je arrivée là, entourée d’hommes habillés en uniformes, leurs armes pointées sur moi ?
Je voulais seulement prendre un peu l’air !

Une heure plus tôt... place de l’Étoile.
Je ne saurais dire ni comment, ni pourquoi j’avais atterri sur la place, au centre, près de l’Arc de Triomphe. Je me promenais, le nez au vent, sans but. L’air frais du petit matin me revigorait. Il soufflait un vent de liberté !

– Madame, il faut enlever votre véhicule de là ! Hurla un homme en uniforme... déjà.

Je ne bronchai pas. J’étais venue à pied.
D’ailleurs, je tenais mes escarpins à la main. Ce devait être une soirée entre artistes... du moins c’est ce que m’avait dit Julie pour que je l’accompagne. J’avais quitté la soirée, dépitée. L’atmosphère délétère, les gens trop snobs et trop bourrés, l’odeur de sueur malsaine, la musique trop... pas à mon goût ; l’air était devenu irrespirable.
J’étais partie. J’avais rapidement enlevé mes chaussures en raison de leur inconfort. Un joli pied, ça se paie ! Et puis j’aime marcher pieds nus !

J’entendais le policier, intriguée mais sans comprendre. Il devait s’adresser à quelqu’un... mais qui ?
– Madame, il faut enlever votre véhicule de là ! Reprit la voix avec irritation. Sinon je vous verbalise et je le fais embarquer.
Il s’adressait à moi, aucun doute.
J’ai regardé dans sa direction. Il se tenait auprès d’une merveille à quatre roues.
Un bijou, une Rolls-Royce Phantom III, crème et noir, d’un crème presque jaune. Le summum de l’élégance !
Il me détailla des pieds à la tête, nota ma petite robe fourreau, d’un rouge lumineux, insolent, ma coiffure élaborée, bien que défraîchie, mes hauts talons à la main.
Un éclair traversa son regard, pas d’admiration ni d’envie pour mon corps parfait, non, un éclair d’intelligence.
– Anglish ? Alors, take yor car and go ! Me dit-il avec un atroce accent scolaire.
Il me prit par le coude et m’amena jusqu’à la portière.
– No chauffeur ? You drive and... (il cherchait ses mots) clear the passage. Okay ? No parking !
– Mais... protestai-je mollement.
Il ne réagit pas, ouvrit la portière, s’installa au volant et démarra. Le moteur se mit à ronronner. Je devais lui sembler complètement perdue car c’est avec amabilité qu’il ressortit et s’effaça pour me faire asseoir. Hébétée, encore un peu vaseuse, pas totalement dégrisée, je me laissais faire.
Le volant en bois de rose était doux sous mes doigts, la sellerie de cuir pâle moelleuse et confortable. Je goûtais ce moment avec volupté, oubliant l’incongru de la situation.
J’eus un sursaut en sentant un truc froid contre mon cou... une truffe... et quelle truffe !
Celle d’un boxer. Un boxer du style grand modèle avec un pelage bringé, de grand yeux bruns, des muscles puissants et des crocs... impressionnants !
« Merde ! », pensai-je, « dans quoi je me suis encore fourrée ? »
Le chien ne pipa pas. Il semblait même plutôt content de me voir. Pourtant, je ne le connaissais pas. De même que je ne connaissais pas cette voiture.
– Circulez !
L’ordre me ramena à la réalité. Je n’avais jamais conduit un tel engin. Je jetai un coup d’œil rapide au tableau de bord.
Rien de particulier.
Cela me sembla dans mes cordes. Je démarrai donc en douceur pour... pour où d’ailleurs ?
Derrière moi, le chien haletait et s’agitait.
– Envie de pipi ?
Il frétilla et s’agita plus encore.
– Okay. Donc on va au bois.
Et me voici partie pour Boulogne.
Nous remontions l’avenue Foch vers la porte Dauphine lorsque je faillis faire une embardée. Une boule de poils soyeux se nichait sur mon épaule... à la place de la truffe humide.
Un lapin nain ! Angora, tout blanc... et très câlin !
Son petit nez me chatouillait agréablement et je me surpris à rire.
Damned ! Je n’avais pourtant touché ni à la coke ni aux trucs glauques qui circulaient à cette fichue soirée.
J’avisais un album photos sur le siège passager.
« Je le regarderai à destination. Il me donnera peut-être un indice pour retrouver le propriétaire de la voiture ! »
Dès que je fus parquée, j’ouvris la portière. Le chien se mit à batifoler autour de la voiture. En le surveillant d’un œil, je parcourais l’album. Les photos avaient quelque chose de suranné. On y voyait la Rolls, le boxer, des personnes aussi, un homme surtout.
La petite trentaine, élégant et bien de sa personne, un beau visage, aimable et souriant, il posait à côté de la voiture, en civil et aussi à côté d’une jeep, en uniforme.
Le paysage ressemblait aux rues de Paris, à une autre époque, soixante quinze ans plus tôt en fait.
Je refermai l’album, déçue de n’avoir rien trouvé d’utile à l’identification du propriétaire de la voiture et, sans doute, des animaux.
Nous n’étions que depuis quelques instants au bois de Boulogne, dans un lieu correctement fréquenté et où, je le savais, nous pourrions faire une promenade libératoire, le boxer, le lapin et moi, lorsque le temps se gâta.
Lucky, c’était marqué sur la médaille de son collier, s’ébattait joyeusement quand une averse torrentielle s’abattit sur nous.
Je fus trempée en quelques secondes.
Ma jolie robe était gâchée, ma coiffure élaborée s’était défaite, mes cheveux pendaient lamentablement de chaque côté de mon visage au maquillage ravagé par la pluie.
La boule de poils, Snowflakes, à en croire, là encore, la médaille de son collier, se blottissait comme elle le pouvait. Et je pataugeais dans la boue du chemin.
J’arrivais en vue de la voiture quand le comité d’accueil me surprit.
Une dizaine d’hommes en uniformes pointaient leurs armes sur moi.
La sonnerie de mon téléphone résonna.
Je me réveillais en sursaut.
Autour de moi, l’environnement rassurant de ma chambre indiquait que je n’avais que rêvé mes aventures. Je n’en connaîtrais donc pas la fin ? Dommage.

Une heure et demie plus tard...
Je sortis de mon immeuble, pimpante et joyeuse.
Il m’avait fallu beaucoup de temps pour coiffer mes cheveux et faire les crans à la mode. J’avais revêtu ma jolie robe swing, les socquettes, les chaussures à petits talons. Depuis plus de trois mois je m’entraînais pour ce jour.
Mais avant de m’enfermer dans une cave pour reconstituer le Saint Germain de la Libération, je voulais prendre l’air.
7h30. Les rues étaient presque désertes. Le fond de l’air était doux. Il deviendrait vite chaud.
Un homme en uniforme de contrôleur m’aborda.
– Vous devez prendre le 48.
Je levais la tête sans comprendre. J’allais le questionner quand la surprise me cloua le bec. Il ressemblait au policier de la place de l’Étoile.
– Vous devez prendre le 48, répéta-t-il, pour la reconstitution...
– Merci. Je préfère marcher un peu.
– C’est loin. Le bus vous amène direct à Saint Germain.
Je l’aurais bien envoyé paître. De quoi se mêlait-il ?
Je lui tournai le dos et commençai à m’éloigner quand un chien fondit sur moi, vif et fringant. J’aurais sans doute dû avoir peur. Mais il semblait amical et paraissait me connaître. Un boxer, bringé, un collier rouge, une médaille... un air de déjà vu.
La seconde suivante, en découvrant son maître, je m’évanouis.
Je me réveillais quelques instants plus tard, confortablement installée sur le siège passager d’une voiture.
Et quelle voiture ! Une Rolls-Royce à en juger par la statuette sur le capot.
– Vous allez mieux ?
L’esprit embrumé, je cherchais à comprendre. Le chauffeur me regarda et je pâlit. C’était l’homme de l’album. À l’arrière, le boxer occupait toute la banquette et m’observait de son doux regard brun.
– Où suis-je ? Demandai-je bêtement.
– Dans ma voiture, enfin, dans celle de mon grand-père. Je viens lui rendre hommage. Comme vous je vais célébrer la Libération de Paris.
Une boule de poils s’invita sur mes genoux ; un lapin nain angora.
Étais-je encore en train de rêver ? Je me pinçais mais rien de se produisit. Un étourdissement me prit. L’homme s’en aperçut.
– Ça ne va pas ?
– Heu, j’ai juste besoin d’un peu d’air... je crois.
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